NAIPAUL VIDIADHAR SURAJPRASAD (1932-2018)

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La fiction entre deux mondes

Le protagoniste antillais de The Enigma of Arrival (1987, L'Énigme de l'arrivée) occupe dans la campagne anglaise une petite maison tout près d'une grande demeure aristocratique qui a connu de meilleurs jours. On a vu là une métaphore de la situation de Naipaul, colonial anglicisé sur les marges d'un empire en état de délabrement avancé. La dernière partie du roman voit le protagoniste retourner à Trinidad pour les funérailles de sa sœur. Le pandit hindou qui célèbre la cérémonie apparaît, comme souvent chez Naipaul, sous les traits d'un Indien occidentalisé et « œcuménique » qui tente de prouver à un auditoire peu religieux, que l'hindouisme vaut bien le christianisme ou l'islam. Mais, chose nouvelle, cette hybridité n'apparaît plus aux yeux du narrateur comme une tare. Au contraire, il semble presque éprouver de la compassion pour ces êtres qui tentent de trouver un sens dans un univers sans repères.

Avec A Way in the World (1994, Un chemin dans le monde) série de narrations fondées sur la conquête coloniale de la Caraïbe, Naipaul reprend un thème déjà évoqué dans The Loss of El Dorado (1969, La Perte de l'Eldorado), histoire romancée retraçant les premiers siècles d'occupation européenne dans le Nouveau Monde.

Dans Half a Life (2001, La Moitié d'une vie), Willie, un Indien qui se trouve déjà entre deux mondes parce que son père, brahmane, a épousé une femme sans caste, se trouve plongé dans l'univers étudiant londonien des années 1950. Lors du lancement de son premier recueil de nouvelles, il rencontre une Africaine lusophone avec qui il part mener une existence coloniale dans son pays natal à la veille de l'indépendance. Ce roman marque l'obsession de Naipaul pour des êtres entre deux vies, entre deux statuts sociaux, entre deux identités raciales dans une société décrite comme à demi-constituée. Le protagoniste n'envisage d'accéder à la plénitude qu'en s'identifiant à une « vraie » culture non bâtarde. Cependant son statut de colonial l'empêche à jamais de réaliser ce rêve. Les héros de Half a Life sont emprisonnés dans une sorte de tour d'ivoire où les relations avec l'autre sont au départ vouées à l'échec. Magic Seeds (2004, Semences magiques) poursuit l'odyssée de Half a Life alors que le protagoniste a abandonné l'Afrique pour se réfugier chez sa sœur, mariée à un Allemand et convertie au radicalisme révolutionnaire. Le héros cède aux pressions de sa sœur et se lance à son tour dans la lutte avant de découvrir qu'il y a perdu son âme.

Depuis son plus jeune âge, Naipaul a toujours révéré la littérature, lui qui souffrait dans son enfance de ne lire que des récits qui se passaient ailleurs. Il en a très tôt ressenti l'impression de vivre dans un monde irréel, puisque apparemment indigne d'un traitement littéraire. Il évoque dans ses essais comment, encore enfant, plongé dans un roman de Dickens, il tentait de transposer l'univers romanesque londonien à Trinidad. Pour Naipaul, la fiction « sanctifie son sujet » ; elle lui donne matérialité et existence.

Incomparable ciseleur de phrases assassines, V. S. Naipaul a souvent été stigmatisé par les intellectuels du Tiers Monde, accusé d'être un cynique totalement occidentalisé qui n'éprouve que condescendance pour ses compatriotes antillais. Observateur impitoyable des faiblesses humaines qu'il sait exprimer avec une justesse et une brutalité extrême, Naipaul excelle à choisir le détail parlant, l'image frappante, pour faire mouche du premier coup. Celui que l'on a parfois décrit comme un misanthrope montre davantage les travers des sociétés postcoloniales que leurs atouts. Visiblement fasciné par la tradition britannique, Naipaul n'en reste pas moins profondément influencé par la culture brahmanique de son milieu originel. Passionnément épris de pureté et d'authenticité, il n'éprouve guère de respect pour la situation hybride dans laquelle se trouvent nombre de sociétés jadis colonisées. À la différence du romancier d'origine guyanaise Wilson Harris, auteur du Palais du paon, qui perçoit le multiculturalisme comme un atout incomparable, Naipaul le considère plutôt comme une tare. Pourtant, dans The Enigma of Arrival, Naipaul laisse transparaître une complicité nouvelle avec la Caraïbe de ses origines. Loin de la satire acide qui caractérise The Mimic Men, le romancier se montre capable d'accepter l'île de sa jeunesse telle qu'elle est, avec ses prêtres hindous occidentalisés et ses syncrétismes q [...]

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Jean-Pierre DURIX, « NAIPAUL VIDIADHAR SURAJPRASAD - (1932-2018) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 10 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/vidiadhar-surajprasad-naipaul/