GUPTA SUBODH (1964- )

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Le vocabulaire de Subodh Gupta, figure clé de l'art contemporain indien, séduit autant qu'il déconcerte par son immédiateté. Nécessairement attractifs, les amoncellements d'ustensiles de cuisine en inox qui ont rendu célèbre l'artiste offrent une vision ostentatoire de l'Inde, entre glamour et virtuosité. Ils suscitent la comparaison avec des œuvres spectaculaires du marché de l'art international telles celles de Jeff Koons ou Damien Hirst, souvent citées à son propos, tout en étant profondément ancrés dans un quotidien local, en l'occurrence la vaisselle utilisée en Inde, identifiable par n'importe lequel des compatriotes de l'artiste. Ce n'est pas le moindre des paradoxes que d'avoir recours à ce matériau, aussi connoté pour les Indiens qu'il est indéchiffrable pour les Occidentaux. Cette vaisselle, dont l'aspect rutilant apparaît à ces derniers proche de l'univers du luxe, est en réalité d'un usage banal en Inde. C'est dans ce hiatus que s'inscrit la distance critique – voire l'ironie – de Subodh Gupta, dont l'habileté consiste à user délibérément d'une certaine séduction sans pour autant renoncer aux principes fondateurs qui sous-tendent, depuis les années 1990, sa création. Il s'agit pour l'artiste d'exprimer l'Inde non pas dans son exotisme mais à travers son économie quotidienne, qu'elle soit rurale ou urbaine, votive ou encore ménagère.

Dès le milieu des années 1990, il n'hésite pas à recourir, dans ses œuvres, à la bouse de vache, utilisée en Inde comme engrais ou combustible, dans l'isolation d'habitats, mais surtout en tant qu'agent purificateur. Fondateur, le tableau Bihari (1999, The Lekha and Anupam Poddar Collection), autoportrait de Subodh Gupta, comporte ce matériau étalé sur le support tandis qu'une inscription lumineuse, soulignant la figure comme pour la magnifier, désigne l'État d'origine de l'artiste, le Bihar. L'humour naît de l'allusion à cette région défavorisée de l'est de l'Inde, synonyme de la plus profonde ruralité : l'ascension sociale à laquelle se réfère explicitement l'artiste – installé désormais à Delhi – peut aussi être comprise comme une métaphore de l'Indien dans le processus de la mondialisation. Le succès spéculatif fulgurant que connaîtront par la suite les œuvres de Subodh Gupta sur le marché de l'art international – dont l'un des temps forts sera l'achat par François Pinault de Very Hungry God (2006), un crâne monumental en vaisselle d'inox – donne encore plus de relief à cette peinture programmatique. L'installation Vilas (2000) s'inscrit dans la continuité de ce questionnement critique : une photographie de grand format montre Gupta nu, enduit de vaseline, dans un fauteuil, arborant une attitude provocante comme pour stigmatiser le statut de l'artiste, entre valeur marchande et séduction.

Né en 1964 à Khagaul, Subodh Gupta est élevé dans une région sinistrée. C'est à travers la troupe de théâtre locale dont il fait partie et pour laquelle il réalise affiches et décors, que se précise sa vocation. Il étudie de 1983 à 1988 la peinture au College of Arts and Crafts de Patna (capitale du Bihar). L'expérience du théâtre, combinée à cette formation classique, conforte son intérêt pour l'installation et la performance. En 1990, il se rend pour une résidence à la Lalit Kala Akademi (école nationale des beaux-arts) à Delhi, et choisira finalement de s'y établir. C'est également à Delhi qu'il rencontre sa future épouse, Bharti Kher, une Indienne élevée en Angleterre et artiste aujourd'hui internationalement reconnue.

Dans les années 2000, le vocabulaire de Subodh Gupta s'affirme parallèlement au phénomène de la mondialisation qui a favorisé l'émergence sur la scène internationale d'une nouvelle génération d'artistes indiens. Les thèmes abordés par Gupta se font l'écho de cette ouverture de l'économie du pays, avec des œuvres qui évoquent tout à la fois la figure de l'Indien déraciné et itinérant, rapportant chez lui le fruit de son travail, et celle de l'Indien glorieux. Ballots et bagages sont en aluminium sur des chariots en bronze doré, éclatants comme le sont les objets de consommation d'une société en pleine mutation, fascinée par les biens matériels : véhicules (voitures, scooters), mais surtout vaisselle en inox, déclinée sous forme de cascades (God Hungry, 2006), d'empilement (Silk Route, 2007), jusqu'à l'extraordinaire et inquiétant champignon nucléaire (Line of Control, 2008) présenté à la Tate Britain de Londres en 2009.

Dans ses derniers travaux, Subodh Gupta aborde les figures du panthéon indien qu'il combine avec de la vaisselle, liant ainsi la nourriture aux dieux, comme un prolongement au thème de l'offrande récurrent dans son parcours. Depuis l'installation 29 Mornings (1996), composée de sièges aux agencements et décors divers posés au sol tels des objets de rituels – et considérée par l'artiste comme le véritable point de départ de son œuvre – jusqu'aux ustensiles épars mêlés à des revolvers de The Way Home (1) et (2) (2000-2006), allusion aux tensions sociales que connaît sa région d'origine, ou encore aux alignements de plateaux et de sièges bas en cuivre de School (2008), Subodh Gupta n'a pas abandonné ses références vernaculaires. On pourrait parler ici d'un art du déplacement ou de la translation, d'un monde à un autre, qui ne s'accomplit pas sans une certaine déperdition du sens, pointant ainsi tous les écarts, les malentendus, les compromis, que cette manière de « traduction » génère. L'assimilation de l'histoire de l'art occidental – sur le plan formel, avec l'accumulation par exemple, ou conceptuel, avec le ready-made, sujet d'une exposition en 2009 dans sa galerie londonienne Hauser & Wirth – à un vocabulaire de proximité ancré dans son pays natal a sans doute contribué au succès de Subodh Gupta tant en Inde que dans le reste du monde.

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Écrit par :

  • : conservatrice en chef des collections contemporaines du Musée national d'art moderne de Paris

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Sophie DUPLAIX, « GUPTA SUBODH (1964- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/subodh-gupta/