DAGERMAN STIG (1923-1954)

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Les convulsions de la Seconde Guerre mondiale ne pouvaient laisser indifférente la Suède, restée officiellement neutre. Dès 1941 se dessinait à travers les revues l'école dite des années quarante (40-tal, qui sera aussi le titre de la revue porte-parole de ces écrivains, 1944-1947), qui reprenait les grands thèmes existentialistes (angoisse, crainte, pessimisme), exigeait l'engagement — notamment politique — de l'écrivain tout en revendiquant un renouvellement radical de la forme, dans la ligne des recherches françaises et anglaises. Le plus représentatif des jeunes écrivains de grand talent qui firent le 40-tal est certainement Stig Dagerman. Fils de carrier, originaire du nord de la Suède, il débutera dans la vie par une activité de syndicaliste de gauche qui l'amènera à écrire dans le journal ouvrier Arbetaren, où il publiera aussi des Éphémérides et un très émouvant reportage sur la condition de l'Allemagne de l'immédiat après-guerre, Automne allemand (1946) : au lieu de stigmatiser la faute allemande, il se penche sur la misérable situation du peuple vaincu. En même temps, il ouvre son œuvre romanesque avec Le Serpent (1945) qui, derrière une dénonciation du scandale que représente à ses yeux la neutralité suédoise, se veut un livre symbolique où l'auteur entend « regarder l'angoisse dans les yeux au lieu de s'esquiver en rampant dans [...] la mystique infantile », en finir avec le subjectivisme complaisant pour traiter sans aménité de la condition de l'homme d'aujourd'hui. Sous des affabulations diverses, dans une langue d'une étonnante force de persuasion, on retrouvera cette volonté de ne pas ruser avec les problèmes urgents de l'ici et du maintenant dans des romans, parfois presque allégoriques, comme L'Île des condamnés (1947), Les Jeux de la nuit (1947), l'insoutenable Enfant brûlé (1948), le farcesque Ennuis de noces (1949), ou encore dans un drame comme Le Condamné à mort (1947). Par la suite, Dagerman ne produira plus que des pièces pour le théâtre ou la radio, d'inégale valeur. Il s'enfonce dans un « Inferno » personnel dont il décidera de sortir par la mort volontaire, le 4 novembre 1954, à trente et un ans. On a beaucoup épilogué sur le geste de celui qui fut à la fois le directeur de conscience de sa génération, à la manière de Camus dont il a la gravité, et l'indispensable protestataire, dans le sillage de Bernanos qu'il évoque par la générosité et l'intensité de ses indignations, toute foi religieuse mise à part. Parti de l'amour de la vie et de ses semblables, il aura fait, par le biais d'une méditation sans complaisance, ce que l'on est convenu d'appeler l'expérience du vide ontologique.

Dagerman partait de principes idéalistes de justice, de tolérance et de démocratie, et fustigeait la prétendue civilisation moderne qui bafoue l'humain. L'énorme bêtise de notre temps artificiel et fasciné de totalitarisme lui inspirait en même temps une chaleureuse compassion qu'obsède le thème de la cruauté, omniprésent dans son œuvre. Mais cet auteur hanté par la mort et n'ayant pu trouver la ou les valeurs transcendantes qui justifieraient en dernière analyse sa quête d'amour éperdue, devait bien finir par vivre l'expérience du vide ontologique, à la Beckett. De là, la montée croissante des thèmes de l'angoisse et de la peur, qu'il a tenté de fuir dans l'action politique, la pitié, l'attention à l'enfant, voire dans le divertissement, au sens pascalien du terme. Attitude, évidemment, qui recouvre un romantisme impénitent. Mais qui explique aussi qu'il ait voulu montrer qu'il aurait « le courage de sombrer les yeux ouverts ». Toute idéologie mise à part, il reste un style merveilleusement neuf et adapté à cette sincérité frémissante.

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Écrit par :

  • : professeur émérite (langues, littératures et civilisation scandinaves) à l'université de Paris-IV-Sorbonne

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Dans le chapitre « Les Temps modernes »  : […] Désormais, la Suède est devenue une grande puissance. Elle souffre pourtant, en littérature, d'un déséquilibre entre tenants de la tradition et adeptes résolus d'un modernisme impénitent. À ce titre, l'auteur le plus représentatif restera Pär Lagerkvist (1891-1974) qui, d' Angoisse ( Ångest , 1916) à Mariamne (1967) en passant par Barabbas (1950) et de nombreux ouvrages romanesques ou dramatiqu […] Lire la suite

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Régis BOYER, « DAGERMAN STIG - (1923-1954) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 11 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/stig-dagerman/