STEIN ROLF ALFRED (1911-1999)

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Spécialiste des religions chinoises et tibétaines, Rolf Alfred Stein a profondément marqué les études dans ces domaines qu'il a su unir dans une perspective comparatiste, grâce à une érudition qui les débordait et englobait aussi bien le Japon et la Mongolie que l'Asie du Sud-Est. Les intitulés des chaires qu'il occupa successivement à l'École pratique des hautes études (1951-1974) : Religions comparées de l'Extrême-Orient et de la Haute-Asie, puis au Collège de France (1966-1981) : Étude du monde chinois : institutions et concepts, reflètent bien l'étendue de son savoir. Fondateur de l'enseignement du tibétain (1961) à l'actuel Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), il créa un centre de documentation photographique à l'E.P.H.E. et une bibliothèque tibétaine au Collège de France, pour accueillir les nombreuses éditions de textes originaux produites par les Tibétains en exil.

Sa vie et sa carrière furent déterminées par les soubresauts de l'histoire dans la première moitié du xxe siècle : né en Silésie de parents juifs allemands, il entreprit ses études sinologiques à Berlin où ses parents s'étaient repliés après la rétrocession de ce territoire à la Pologne, en 1918. Mais dès 1933, il partagea le sort des nombreux sinologues allemands qui fuyaient les lois nazies et son exil l'amena en France où il continua ses études et se fixa. Là, il bénéficia de l'enseignement de maîtres prestigieux : sinologues comme Marcel Granet, son principal inspirateur, dont il publia l'œuvre posthume Le roi boit (1955), Henri Maspero, Paul Pelliot ; indianistes comme Sylvain Lévi et Paul Mus ; tibétologues comme Jacques Bacot et Marcelle Lalou. Un autre de ses maîtres, injustement oublié de nos jours, Édouard Maistre, l'initia aux cultures aborigènes de la Chine du Sud. Ainsi se mirent en place à la fois les buts et les méthodes de sa recherche : rapprocher des faits similaires puisés dans les aspects savants et populaires des diverses religions d'Asie, pour qu'ils s'éclairent mutuellement et révèlent leurs structures symboliques sous-jacentes.

En 1939, l'histoire le rattrapa à nouveau : tout juste naturalisé et recruté à l'École française d'Extrême-Orient (E.F.E.O.), il fut mobilisé et envoyé en Indochine où il servit comme traducteur de chinois et de japonais pour l'armée jusqu'à ce que les lois antijuives de Vichy l'excluent de l'E.F.E.O. et le mettent au ban de la nation. Resté au Vietnam pendant toute la durée de la guerre, il mit à profit ce séjour pour préparer deux publications majeures, qui combinaient l'étude des textes et l'observation vivante : une étude de géographie historique de l'ancien royaume de Champa (Le Lin-yi, sa localisation, sa contribution à la formation du Champa et ses liens avec la Chine, 1947) et une monographie sur les Jardins en miniature d'Extrême-Orient : le monde en petit (1943), premier fruit d'une réflexion récurrente sur les correspondances entre macrocosme et microcosme, et leurs expressions symboliques (études rassemblées dans Le Monde en petit, 1987).

Réintégré à l'E.F.E.O. en 1946, il fut envoyé en Chine où il séjourna trois ans, parcourant le pays jusqu'à ses confins : Mongolie-Intérieure, frontière tibétaine... Son séjour à Tatsienlu, ville-frontière et plaque tournante du commerce entre la Chine et le Tibet, fut décisif. Il s'y initia au tibétain parlé, si différent de la langue classique apprise à Paris, et surtout, il y rencontra un barde spécialiste de l'épopée de Gesar qu'une publication d'Alexandra David-Neel avait déjà révélée en France. Avec son barde tibétain, il s'attela à la traduction des textes qu'il avait pu rassembler et ses recherches sur le barde et l'épopée nourrirent pendant de longues années ses séminaires à l'E.P.H.E. où il avait été nommé en 1951. Elles aboutirent à plusieurs publications, dont une traduction, L'Épopée tibétaine de Gesar dans sa version lamaïque de Ling (1956) et sa monumentale thèse d'État, Recherches sur l'épopée et le barde au Tibet (1959), où se déployaient une connaissance alors inégalée de la littérature tibétaine mais aussi des mises en correspondance fascinantes des modes d'inspiration et des thèmes des bardes et conteurs avec ceux des mystiques – poètes, saints « fous » et découvreurs de « textes-trésors ». Comme un prolongement, il offrit plus tard la traduction de la Vie et chants de 'Brug-pa Run-legs, le yogin (1972). Point d'orgue de cette immersion dans la culture tibétaine, La Civilisation tibétaine (1962, réédité et augmenté en 1981) est l'une de ses rares œuvres de synthèse devenue un classique.

Par la suite, sans renier son goût pour les mythes et les traditions populaires, il s'intéressa de plus en plus aux textes fondateurs de ces religions et ses recherches se déplacèrent vers les témoignages anciens qui en ont été conservés dans le canon taoïste et les manuscrits de Dunhuang, chinois et tibétains. À partir des années 1970, enfin, il finit par aborder le bouddhisme tantrique, dans ses versions sino-japonaise et tibétaine.

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Écrit par :

  • : directeur d'études à l'École pratique des hautes études, section des sciences religieuses (religions tibétaines), responsable de l'U.A. 1229 du C.N.R.S. (langues et cultures de l'aire tibétaine)

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Pour citer l’article

Anne-Marie BLONDEAU, « STEIN ROLF ALFRED - (1911-1999) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/rolf-alfred-stein/