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PRINCIPES DE PHONOLOGIE, Nikolaï Sergueïevitch Troubetzkoy Fiche de lecture

La notion d'opposition

Afin de s'abstraire de l'empirie des réalisations (correspondant aux intentions du locuteur) et des énigmes de la psychologie (correspondant aux interprétations de l'auditeur), Troubetzkoy choisit de se fier à l'observation des démarcations opérées par la substitution d'une forme à l'autre. Si le mot reste perçu comme identique, les deux formes sont déclarées équivalentes et constituent un seul et même phonème : la différence de leur réalisation en fait des allomorphes. Sinon, il y a deux phonèmes distingués par au moins une corrélation d'opposition. Les francophones qui roulent les r (à l'italienne) ne produisent pas un phonème différent de la majorité de la communauté linguistique : il y a en français un seul r avec deux réalisations différentes, « grasseyée » et « roulée », correspondant à deux phonèmes distincts en arabe où ils sont transcrits respectivement « gh » et « r », dans Ma-gh-r-eb par exemple.

Avec la phonologie, le signifiant, transcrit depuis les années 1880 en A.P.I. (alphabet phonétique international), devient non seulement homogène mais aussi formalisable, algébrique. Les notations fonctionnent à titre de sténographie d'un ensemble ordonné de relations négatives et non plus comme un moment de la substance sonore du discours. Chaque unité du système, décomposable en une série d'oppositions déterminées par les distinctions (ou « marques distinctives ») mises en évidence par la permutation, constitue un élément qui se définit à l'intérieur de la structure d'une langue donnée. Ainsi, l'écriture du /t/, utilisée pour transcrire l'occlusive sourde dentale, ne note pas exactement le même phonème en français et en anglais puisque l'anglais inclut deux traits de relation négative supplémentaires (avec la fricative sourde dentale et avec l'allophone aspiré) non pertinents en français. Du fait que les corrélations n'ont pas de réalisation indépendante (un trait sonore ne peut être actualisé phonologiquement sans quelques autres simultanément), le phonème peut être considéré comme l'atome de la langue : « Le phonème ne peut être défini d'une façon satisfaisante, ni par sa nature psychologique, ni par ses rapports avec les variantes phonétiques – mais seulement et uniquement par sa fonction dans la langue. Qu'on le définisse comme la plus petite unité distinctive (L. Bloomfield) ou comme marque phonique dans le corps du mot (K. Bühler) – tout cela revient au même : à savoir que toute langue suppose des oppositions „phonologiques“ distinctives et que le phonème est un terme de ces oppositions qui ne soit plus divisible en unités „phonologiques“ distinctives encore plus petites. »

La rigueur et la robustesse des conceptions de Troubetzkoy font de son œuvre aussi bien un guide pratique dans les principes adoptés pour la transcription des langues qu'une source de réflexion toujours productive pour les phonologies contemporaines. Leur heuristique a dépassé le champ de la linguistique grâce aux applications à l'ensemble des sciences humaines proposées par Roman Jakobson.

— Gabriel BERGOUNIOUX

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. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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