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MOLINIER PIERRE (1900-1976)

Pierre Molinier est de ces figures insurgées et provocatrices qui font corps avec une ville natale de province, en l'occurrence Bordeaux, nourrissant à leur égard une solide incompréhension mêlée d'indignation. Cette situation semble avoir été aussi insupportable à Molinier que nécessaire à son activité artistique. Il naquit à Bordeaux un Vendredi saint, 13 avril de surcroît, et il s'y suicida le 3 mars 1976 non sans avoir pris soin de se peindre les ongles des pieds en rouge pour étonner la faculté à laquelle il avait fait don de son corps. La chance de Molinier est d'avoir possédé une gamme très étendue de pratiques sexuelles extravagantes et d'avoir vécu à une époque où la provocation faisait encore son plein effet sur les notables.

De fait, si l'œuvre picturale de cet ancien élève des jésuites commence plutôt sagement avec des paysages, des fleurs et des portraits, La Vallée de Casalet (1928), Fleurs (1928), L'Homme au shako (autoportrait, 1938), il fait précocement preuve d'un vif intérêt pour les choses du sexe. Dès son plus jeune âge, on le trouve sous la table en train d'épier les dessous des dames et des jeunes filles et de toucher bas et jambes qui resteront ses objets de prédilection. De sa sœur morte en 1918 de la grippe espagnole il se rappelle en termes émus : « Oh ! elle était très bien ma sœur : elle avait des jambes sensationnelles », et il racontera avec une satisfaction manifeste qu'il avait demandé à être seul avec son cadavre pour la photographier (la photographie existe toujours) et qu'il en avait profité pour jouir sur son ventre. À la passion de la peinture et des filles, il en ajouta une troisième, celle du revolver, qui le rapproche d'Alfred Jarry, et fait de lui un authentique moderne, alors que ses goûts pervers et un attachement profond à la peinture auraient pu le cantonner dans l'académisme du symbolisme tardif. Mais ses rêves de dépeupleur trouveront un aliment plus pacifique et plus érotique dans l'histoire de la Belle Cécile dont l'une des pratiques était tombée raide morte après qu'elle eut exhibé devant lui un corsage des plus affriolants. Molinier rêvait de débarrasser ainsi de la vie nombre de ses concitoyens bordelais, fussent-il ses amis.

Il abandonne sa manière réaliste à partir de la fin des années 1920 avec, par exemple, La Dame blonde (1929) ou La Prière (1930). L'inspiration de ce dernier tableau paraît très éloignée d'un autre tableau de la même année, Les Quais, qui est assez proche de la peinture d'un Marquet. Le sujet, une croix, un édifice et peut-être un bosquet, est happé par un tourbillon qui dissout les contours, entremêle les formes. Et quand à partir de la fin des années 1940 l'essentiel de son œuvre sera consacré à l'érotisme du corps « féminisé », l'objet du désir, bien que toujours présent, passera au second plan par rapport à l'expression plastique d'un vertige.

Molinier sera longtemps une gloire locale sulfureuse mais intégrée néanmoins à la vie artistique bordelaise. C'est un assidu du Salon des Indépendants de Bordeaux où il expose pour leur première manifestation en 1928 ; il y participera régulièrement par la suite, quoique avec un enthousiasme déclinant, jusqu'en 1951. C'est relativement tard, vers 1955, qu'il connaît une renommée dépassant les frontières de Bordeaux, ville qu'il ne quittera jamais vraiment, quand André Breton lui procure, pour reprendre l'expression de Pierre Petit, auteur d'une riche et savoureuse biographie intitulée Pierre Molinier, une vie d'enfer (Ramsay/Pauvert 1992), « un passeport pour la notoriété ». Breton admirera au plus haut point des œuvres comme La Femme succube (1950), Les Dames voilées (1955) et La Comtesse Midralgar (1950) qu'il considère plonger[...]

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. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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