CAMPUS PETER (1937- )

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Les œuvres vidéo de Peter Campus sont semblables à des aphorismes qu'un penseur écrirait pour lui-même et sur lui-même : séquences rapides, installations inattendues montrant leur auteur en train de réaliser des gestes simples et concrets, mais toujours dans des mises en scène formellement complexes. Comme dans l'aphorisme, la concision va de pair avec l'acuité d'esprit. Mis bout à bout, ces films ne donnent à voir qu'une seule chose : un homme exposant sa propre condition à ceux qui le regardent, se reconnaissent en lui et y trouvent leur propre reflet. À travers l'« image de soi » — celle que l'artiste a de lui-même et celle, symbolique, du spectateur —, Campus prolonge le sujet classique de la figure humaine, mais traitée cette fois sous la forme vivante d'une image vidéo, laquelle est reprise à l'intérieur d'elle-même.

Né en 1937, à New York, ce n'est qu'en 1971 que Peter Campus commence à faire de l'art vidéographique. Après des tentatives infructueuses en peinture et en photographie, des passages à la télévision en tant que producteur et réalisateur et un seul essai de film en 1966, c'est entre 1968 et 1970 qu'il s'intéresse au monde de l'art. Proches des travaux réalisés par certains artistes (notamment Bruce Nauman), ceux de Peter Campus sont fortement marqués par les caractéristiques inhérentes à la vidéo et à la caméra, qu'il avait rencontrées dans sa vie professionnelle et qui resteront une constante de ses œuvres : le circuit fermé de la caméra vidéo.

Que ce soit dans ses bandes ou dans ses installations, Campus est l'un des rares vidéastes qui n'ajoute presque pas d'éléments extérieurs au medium qu'il utilise ; il s'en tient aux données techniques de départ, et même qu'il utilise parfois des miroirs pour faire jouer entre elles des images, son travail tend à montrer que l'image n'existe que dans la mesure où elle reflète la réalité, et que cette réalité ne fait littéralement image que par le truchement de la caméra fixée sur elle. En effet, la plupart des installations de Campus se font en temps réel : elles renvoient l'image immédiate du lieu où elles se trouvent grâce à des caméras placées dans la pièce où l'on pénètre et dont l'image est retransmise sur des moniteurs. À l'intérieur du dispositif, le spectateur se trouve ainsi confronté à sa propre image, soit diffusée sur un ou plusieurs moniteurs, soit projetée en plus grand format sur un ou plusieurs écrans (Interface, 1972). Selon l'endroit où il se placera, il se verra sous tel ou tel angle ; grâce à des miroirs savamment disposés, il pourra se voir simultanément de dos ou de face, ou à l'envers, ou bien encore retourné la tête en bas, avec ou non des images de lui-même se superposant les unes aux autres, etc. Le jeu des renvois est infini : le spectateur se voit à la fois lui-même, un autre lui-même et, chose plus étrange, un autre lui-même en train de regarder son propre fantôme. Mais les trouvailles formelles, les truquages, la multiplicité des jeux de regards ne sont pas une fin en soi. À travers la répétition du même, les dédoublements, les reflets, Campus problématise la figure humaine, et plus particulièrement le visage.

Se prenant toujours lui-même comme sujet et objet de l'œuvre, la notion de visage chez Campus est primordiale (Third Tape, 1976), ne serait-ce que du point de vue autobiographique. Dans certaines bandes, il efface peu à peu son visage avec sa main pour laisser apparaître un visage autre, qui demeure cependant le sien (Three Transitions, 1973), ou bien il brûle une photographie de son visage non pas fixe mais mouvant, ou encore il déchire celui-ci comme du véritable papier. À travers ce visage que l'artiste présente au spectateur, c'est l'image hypostasiée de l'humanité qui est montrée. L'identification du spectateur à ce visage ou à ce corps est d'abord symbolique, puisqu'elle passe par une image, et elle peut ensuite devenir réelle si le spectateur se voit lui-même dans un moniteur ou sur un écran. Mais en réalité ce sont toujours déjà des images. Le spectateur n'est qu'une image de lui-même. Campus montre que celle-ci n'est pas seulement donnée par le regard, mais qu'elle est aussi construite par l'intellect. Le jeu des reflets trouve ainsi sa véritable fonction : une autoréflexivité à propos du corps qui ne peut être réalisée que par l'esprit.

À la fin des années 1970, Peter Campus abandonne la vidéo pour se consacrer à la photographie d'éléments naturels (plantes, cailloux, etc.), et dans les années 1990, il s’intéresse au [...]

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Écrit par :

  • : professeur en esthétique à l'université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne, critique d'art

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Pour citer l’article

Jacinto LAGEIRA, « CAMPUS PETER (1937- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/peter-campus/