MAILER NORMAN (1923-2007)

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Impossible de rassembler dans une somme close l'œuvre de ce flamboyant boucanier qui, de foucades en coups d'éclat, a si souvent brûlé les planches de la scène littéraire américaine. Norman Mailer, c'est plutôt un chaos d'esquisses, d'essais, de romans, où chaque fois il s'aventure en terrain neuf, à découvert, prenant des risques, poussant sa chance, et qu'il ne cesse ensuite de reprendre pour y ajouter, au fil des années, commentaires et gloses. Une œuvre ouverte, en métamorphose, mais toujours le même nerf. L'homme qui disait en 1944 vouloir devenir « un nouveau Malraux » a réussi une époustouflante traversée de la seconde moitié du xxe siècle. De la guerre parmi les atolls du Pacifique jusqu'aux marais et dunes de Floride où il assiste, l'été 1969, au grand envol vers la Lune, en passant par Hollywood, par l'Alaska où il rêve sa chasse à l'ours, par Washington où il mène la « marche pour exorciser le Pentagone » ou New York où il se porte candidat à la mairie, pareil au Kilroy des graffiti que les G.I. de la Seconde Guerre mondiale gravèrent sur tous les pans de murs (Kilroy was here !), Norman Mailer a toujours « été là », au centre de l'arène, sur le ring, kangourou boxeur, mais néanmoins dandy, affrontant, gants aux poings, tout ce qui se présente, relevant avec une pugnacité pleine de verve tous les défis. Ce gosse de Brooklyn n'aura jamais cessé de mener un combat singulier et complice avec l'ombre du grand Hemingway. Comme lui, Norman Mailer, enfant terrible, macho parfois burlesque, est une star, avec son panache et aussi ses failles secrètes qu'il ose explorer, spéléologue de ses intimes terreurs. Sauf que l'Amérique entière est sa plaza de toros et qu'au fond il est toujours resté celui qui va débarquer au petit matin sur un atoll tenu par l'ennemi, l'oreille aux aguets, la peur au ventre, épiant bruits et craquements, mais avec le cœur qui lui bat de se trouver enfin au cœur de l'événement, prêt à donner, en comédien qu'il est, le fabuleux spectacle de ses empoignades avec l'Amérique, sa hantise, sa bête noire et son plus tenace amour.

Les rouages de Léviathan

Né le 31 janvier 1923 à Long Branch (New Jersey), dans une famille juive de la petite bourgeoisie, Norman Mailer grandit à Brooklyn. Une enfance sage : rien, chez ce garçon passionné de modèles réduits et d'aéronautique qui joue du saxophone et est toujours le premier de sa classe, n'annonce les excentricités à venir. Mailer a d'ailleurs comme effacé son enfance et n'a jamais publié son roman sur Brooklyn. Pas de nostalgie chez lui ; il est toujours sur la crête avancée de la vague, scrutant le monde à venir. À neuf ans, sur un cahier d'écolier, il écrit un récit, inspiré de La Guerre des mondes, où la Terre doit se défendre contre l'invasion des Martiens, et il restera quelque chose de ce schéma dans toute son œuvre : eux et nous, eux et la conspiration pour conquérir le monde, nous et la résistance locale, farouche, pouce à pouce. À seize ans et demi, Mailer entre à Harvard où il fait des études d'ingénieur et découvre le grand roman américain de l'époque : la trilogie Studs Lonigan de J. T. Farrell, U.S.A. de Dos Passos, Thomas Wolfe, Hemingway, Faulkner. Appelé sous les drapeaux en mars 1944, il participe aux combats du Pacifique et à partir de 1946 écrit le plus célèbre, avec Tant qu'il y aura des hommes de James Jones, des romans américains de la Seconde Guerre mondiale : Les Nus et les Morts (The Naked and the Dead, 1948). Pourtant, c'est par une sorte de malentendu que ce livre passe pour un « roman de guerre ». On y suit la vaine mission de reconnaissance d'une patrouille perdue dans la jungle d'une île. Une technique panoramique inspirée de Dos Passos fait de cette patrouille une image en raccourci de la société américaine dans sa diversité. Hamlet de cette histoire, le lieutenant Hearn est fasciné par le sergent Croft, originaire des terres rouges du Texas, traqueur de bêtes, chasseur de daims dont la violence barbare, sauvage, individuelle, s'oppose dans le roman à l'autre violence, plus fascinante encore, celle qu'exerce le général Cummings, sous le couvert de la hiérarchie militaire, la violence d'État, anonyme, sans visage, mais qui vous brise. Dans ce dernier roman de la Dépression qui montre l'écrasement des hommes pris dans les rouages de la machine sociale, c'est l'ombre de la guerre à venir qui se projette. La guerre est un laboratoire, le dernier état de l'organisation sociale, où se met en place le Léviathan de la technologie, et ce qui obsède Mailer, c'est de mettre au jour les racines obscures de cette perversion puritaine qui transforme la violence native en hantise de la conquête et du pouvoir et place au centre de la toile (au centre bientôt du Pentagone) un Achab fou.

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Écrit par :

  • : professeur de littérature américaine à l'université de Paris-IV-Sorbonne et à l'École normale supérieure

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Pour citer l’article

Pierre-Yves PÉTILLON, « MAILER NORMAN - (1923-2007) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/norman-mailer/