KRAUSS NICOLE (1974- )

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Nicole Krauss est l’une des grandes voix de la littérature judéo-américaine contemporaine, presque un siècle après ceux qui la fondèrent – dont Henry Roth (L’Or de la terre promise, 1934) – et quelques décennies après son âge d’or, représenté dans la deuxième partie du xxe siècle par quelques prix Nobel – Saul Bellow, le poète d’origine russe Joseph Brodsky ou encore Philip Roth.

Née le 18 août 1974 à New York d’une mère anglaise et d’un père américain ayant grandi en Israël, Nicole Krauss a vécu une enfance très privilégiée dans une belle demeure de style Bauhaus à Long Island, près de New York, et brièvement à Genève. Ses études ont été brillantes, menées dans un premier temps à Stanford où elle s’est initiée à la poésie auprès de son professeur Joseph Brodsky, puis à Oxford où elle a conduit des recherches sur l’artiste Joseph Cornell et le peintre Rembrandt, manifestant déjà un goût prononcé pour l’enfermement, les emboîtements, l’autoportrait et les esquisses en clair-obscur.

Elle est l’auteure de quatre romans et d’un recueil de nouvelles dont chacun explore, dans une veine souvent autobiographique, les complexités du passé, les impasses de la mémoire, les ratés de la filiation et les vertiges de l’identité. Moins remarqué que le suivant, son premier roman, non traduit en français, Man Walks Into the Room (2002) pose les jalons de ce qui traverse l’ensemble de l’œuvre : l’amnésie, le deuil, le transfert traumatique, l’errance et la quête. Un homme perdu dans le désert du Nevada se trouve privé de mémoire en raison d’une tumeur cervicale. On greffe par la suite dans son cerveau les souvenirs d’un autre homme, expérience qui imprime en lui des images de violence nucléaire et le pousse à s’enfuir puis à rechercher la tombe de sa mère. C’est là qu’il ensevelira les clichés de son ancienne tumeur. Reposant de manière identique sur une double trame et deux destins parallèles qui finissent par se rejoindre, L’Histoire de l’amour (2005) est le roman qui a rendu Nicole Krauss célèbre, la même année où son jeune époux (jusqu’à leur séparation en 2014), Jonathan Safran Foer, publiait un récit de renommée tout aussi internationale portant sur les événements du 11 septembre 2001, Extrêmement fort et incroyablement près. De nombreux traits relient les deux écrivains, comme si leurs imaginaires étaient alors imbriqués, conduisant à une sorte d’élaboration à quatre mains de leurs œuvres respectives. Dédié à « Jonathan [sa] vie », L’Histoire de l’amour s’inspire de la vie des grands-parents de Krauss, nés en Europe, et témoins, sans en avoir été victimes, de la Shoah. Deux voix narratives alternent : celle d’un vieil homme juif, installé à New York et nommé Leo Gursky, dont l’ancienne maîtresse, Alma, a autrefois fui, enceinte, la Pologne pour trouver refuge aux États-Unis où elle s’est mariée et a élevé leur fils, devenu ensuite écrivain. À cette trame, géographiquement ouverte sur l’Europe du xxe siècle et les horreurs de l’extermination, imprégnée de tradition yiddish et d’une tonalité tragi-comique – comme l’indiquent les seuls verbes « RIRE ET PLEURER » inscrits sur une page –, s’ajoute une autre histoire : celle d’Alma Singer, quinze ans, qui a perdu quelques années plus tôt son père à la suite d’un cancer et vit auprès d’une mère inconsolable. Le journal de cette adolescente, divisé en paragraphes numérotés, inclut des extraits d’une fiction aimée de son père, intitulée L’Histoire de l’amour et dont l’héroïne, Alma, a inspiré le choix du prénom de la jeune fille. On découvre progressivement que l’auteur de ce texte au destin rocambolesque, ponctué de dépossession, d’appropriation et de traduction dans une autre langue, s’avère être Leo Gursky lui-même, sans qu’il sache que son manuscrit a, un jour, été publié. Ainsi l’histoire première de la perte – celle d’une culture, d’une langue, d’un peuple, d’un père par sa fille et d’un fils par son père – s’inverse-t-elle progressivement en un parcours de la lettre, grâce au pouvoir de nomination et de relation propre aux mots. Comme Extrêmement fort et incroyablement près, ce roman de Krauss n’est pas seulement une œuvre métafictionnelle, jouant sur la fragmentation et les références intertextuelles à Kafka, Isaac Babel ou Bruno Schulz : elle se veut aussi visuelle, exhibant des dessins de cœurs, de boussoles et de livres ouverts au début des chapitres, des ruptures typographiques, et des page [...]

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Écrit par :

  • : maître de conférences habilitée à diriger des recherches en littérature américaine, université Sorbonne Nouvelle

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Béatrice PIRE, « KRAUSS NICOLE (1974- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 24 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/nicole-krauss/