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ROTH HENRY (1906-1995)

Henry Roth est né en 1906 à Tysmenitz, une petite bourgade de Galicie, province polonaise faisant à l'époque partie de l'Empire austro-hongrois. C'est dans les bras de sa mère qu'il débarque à Ellis Island, New York. Son enfance se passe dans le Lower East Side, qui était alors le quartier juif dans le bas Manhattan, et qui sert de toile de fond à Call It Sleep, le roman incandescent qu'il publie en 1934 avant de disparaître totalement de la scène littéraire pendant soixante ans. Call It Sleep (traduit en français sous le titre L'Or de la Terre promise) apparaît comme un roman expressionniste de la grande ville, une version hallucinée du Manhattan Transfer de Dos Passos. De la rue montent les cris des colporteurs et la mélopée des marchands de guenilles. Dans la cour de l'école maternelle, des gosses qui parlent yiddish à la maison font la ronde en chantant d'une voix claire des comptines anglaises. De partout filtre la rumeur babélique des langues : le yiddish, mais aussi l'hébreu qu'on ânonne sur les bancs du heder, l'école traditionnelle primaire, des bribes du polonais que parlaient les parents “dans le vieux pays”, l'anglais dans la variété de ses accents et dialectes ; tout un tourbillon linguistique auquel vient se mêler la partition cacophonique du Nouveau Monde urbain : la sirène des usines, le murmure des fils électriques, le cliquetis du trolley, la corne des remorqueurs, là-bas, sur l'East River – le tout crescendo jusqu'à un finale apocalyptique aujourd'hui célèbre. Aucun écrivain américain n'a mieux retenu la leçon de Joyce que Henry Roth.

Call It Sleep : on n'a pu, dans la traduction française, conserver ce titre, splendide mais trop idiomatique. “Tu as envie de dormir ?” demande la mère. On peut appeler cela “dormir”, mais au moment où l'enfant glisse dans le sommeil s'éveille en lui toute une fantasmagorie proustienne. Écrit à l'ombre de Freud, que l'Amérique découvrait avec passion dans les années 1920, le roman est entièrement réfracté à travers le prisme de la conscience du petit David. David – sept ans environ – est à l'âge des premiers troubles, des premiers jeux interdits. Et, de même que chaque fois qu'il passe devant la porte de la cave son pouls s'accélère à l'idée que de la puanteur obscure du sous-sol vont déferler des hordes de rats, de même il est terrifié par les pulsions qui surgissent des tréfonds de lui-même.

On est en fait dans le vieux triangle œdipien. Le père gagne chichement sa vie en faisant quotidiennement sa tournée de laitier “au cul d'un vieux canasson” ; mais à l'enfant traqué ce père musculeux et violent, l'arc noir de son fouet levé au-dessus de sa tête, apparaît tel un ogre effrayant, cramoisi. Heureusement qu'il y a les moments de bonheur, lorsque le petit garçon se retrouve seul dans l'intimité de sa mère, à l'heure enchantée, par exemple, du soir du sabbat, lorsqu'elle prépare la table, la nappe, les bougies.

Ce n'est pas le seul déchirement que vit cet enfant à mi-chemin entre deux mondes. D'un côté, il y a la mémoire, l'hébreu de la Torah ou du Talmud, les signes qu'un vieux rabbin apprend à déchiffrer et à psalmodier à une troupe de garnements “américains”, turbulents et rétifs : ce monde énigmatique fascine assez le jeune David pour qu'il soit hanté jusqu'à l'illumination quasi mystique par un passage du prophète Isaïe. De l'autre côté, il y a les vastes toits plats de New York, où l'on grimpe pour faire voler les cerfs-volants et d'où l'on voit au loin, à l'ouest, l'espace américain, l'espace des goyim, qui fait signe avec sa promesse d'évasion.

Un peu comme Tendre est la nuit de Scott Fitzgerald, paru la même année[...]

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Écrit par

  • : professeur de littérature américaine à l'université de Paris IV-Sorbonne et à l'École normale supérieure

Classification

Pour citer cet article

Pierre-Yves PÉTILLON. ROTH HENRY (1906-1995) [en ligne]. In Encyclopædia Universalis. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE (Arts et culture) - La littérature

    • Écrit par Marc CHÉNETIER, Rachel ERTEL, Yves-Charles GRANDJEAT, Jean-Pierre MARTIN, Pierre-Yves PÉTILLON, Bernard POLI, Claudine RAYNAUD, Jacques ROUBAUD
    • 40 118 mots
    • 25 médias
    Henry Roth, dans Call It Sleep (1934), tout en puisant ses matériaux dans la vie des immigrés, nourrit son roman de l'exploration des zones troubles du psychisme de l'enfant qui se débat dans les rets où l'enferme son histoire familiale. Le récit s'attache à peindre la lutte qui doit aboutir à la libération...

Voir aussi