DEFFAND MARIE marquise du (1697-1780)

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Sainte-Beuve (Lundis I et XIV) et Gustave Lanson (Choix de lettres du XVIIIe siècle) ont parlé admirablement de Mme du Deffand. Ame d'une richesse exceptionnelle, elle offre une image exemplaire du sort de la femme sous l'Ancien Régime. Son œuvre tient dans sa correspondance et sa conversation : sûr moyen de parvenir à la postérité. Supérieurement intelligente, elle a su en toute circonstance préserver son indépendance et son originalité. Femme libre, mais qui n'a jamais rompu avec sa classe, la haute noblesse ; elle avait trop de fierté naturelle pour déroger. Enfant, elle enseignait l'incrédulité à ses compagnes de pension, et Massillon fut dépêché en vain pour la redresser. Très consciente des imperfections de l'éducation qu'elle recevait et souffrant sans cesse des contraintes que la société lui imposait, elle fit d'une volonté d'affranchissement énergiquement maintenue la plus sûre des règles morales : en cela elle était très cartésienne. Mariée au sortir du couvent sur ordre et par pure convenance, elle ne tarde pas à prendre ses libertés. Sa jeunesse, en pleine Régence, est tumultueuse : « elle fut la maîtresse du régent et de bien d'autres » (Sainte-Beuve). Femme de tête plus que de cœur, elle éprouve vite le besoin de mettre de l'ordre et de la méthode dans son intérieur : elle aura une liaison régulière et durable avec le président Hénault. Raisonnable jusque dans la sensibilité, elle n'échappe pourtant pas à l'ennui, autre forme de l'inquiétude qui ronge tant d'âmes au xviiie siècle, sentiment intense de la vacuité de la vie que son rang lui impose. Vers 1740, elle a ouvert un salon où se rencontre une société brillante et soigneusement filtrée. Puis elle perd progressivement la vue : la cécité n'enlèvera rien à la justesse de ses jugements ni à sa fringale d'activités, mais accentuera sa morosité. Mlle de Lespinasse lui sert un temps de lectrice : ce jumelage ne pouvait durer. Imagine-t-on Voltaire et Rousseau vivant sous le même toit ? La crise morale de Mme du Deffand est résumée par la formule fameuse dont elle est l'auteur : « C'est la privation du sentiment, avec la douleur de ne s'en pouvoir passer. » Frustration affective qu'elle compensera sur le tard en s'éprenant, à soixante-huit ans, de l'Anglais Horace Walpole, qui l'appelait une « débauchée d'esprit » et pour lequel elle se livre à une débauche de sentiments. À l'âge d'être grand-mère, elle joue à la pupille avec Walpole et à la petite fille avec l'exquise duchesse de Choiseul : interversion révélatrice d'une tendresse maternelle inassouvie, « revanche de la nature » (Sainte-Beuve). Elle resta jusqu'à la fin d'une « faiblesse herculéenne » (Walpole), infatigable, incapable de se coucher avant minuit, craignant la nuit à l'égal de la mort : « Dites-moi pourquoi, détestant la vie, je redoute la mort... ».

Son scepticisme (elle admirait fort Montaigne) la rend très proche des modernes. Dans la galerie des femmes célèbres par leur talent d'écrivain, Sainte-Beuve n'hésite pas à lui donner une place de choix entre Mme de Sévigné et George Sand ; il la met sur un pied d'égalité avec Voltaire, son « jumeau » à tant d'égards, et qui a comme elle traversé et incarné en sa personne presque tout le xviiie siècle.

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Écrit par :

  • : professeur de littérature française à l'université de Rennes-II-Haute-Bretagne

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Pour citer l’article

Édouard GUITTON, « DEFFAND MARIE marquise du (1697-1780) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 05 février 2023. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/marie-deffand/