OATES JOYCE CAROL (1938- )

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Née en 1938 à Lockport, dans le comté d'Erié (État de New York), Joyce Carol Oates a grandi dans un milieu catholique modeste et rural. Après de brillantes études d'anglais et de philosophie, elle enseigne à l'université de Détroit (1963), puis à celle de Windsor, dans l'Ontario au Canada (1967), enfin à Princeton, dans le New Jersey. Elle a publié une trentaine de romans, de nombreux recueils de nouvelles, des poèmes et des pièces de théâtre ; en outre, elle écrit régulièrement des articles pour la presse populaire et les revues spécialisées, ainsi que des recueils d'essais critiques (notamment sur Melville, Flannery O'Connor, Dostoïevski, Joseph Conrad et D. H. Lawrence). Avec son mari Raymond J. Smith, elle dirige la Ontario Review Press.

Polygraphe, Joyce Carol Oates s'essaie à tous les genres littéraires, mais donne parfois l'impression de ne traiter qu'un seul thème : celui des passions perversement destructrices. Malgré certaines affinités avec la tradition du roman naturaliste américain, Oates s'attache moins à expliquer les situations d'oppression qu'à faire surgir partout, de manière obsédante, le couple fantasmagorique de la victime et du bourreau. Elle se livre à une exploration méthodique de toutes les situations précaires : la misère du lumpenproletariat, dans The Garden of Earthly Delights (1967, Le Jardin des délices) ; les explosions de violence des émeutes de Détroit dans Them (1969, Eux), roman qui lui a valu le National Book Award ; le statut fragile des familles petites bourgeoises des petites villes de l'État de New York, ou encore les déséquilibres affectifs des familles de la grande bourgeoisie dans Expensive People (1968, Des gens chics). Tout, ici, est matière à cruauté ; la violence prend une coloration d'autant plus fantastique qu'elle est souvent perçue par une conscience fragile et hébétée. Dans Wonderland (1971, Le Pays des merveilles), le sous-prolétaire menace l'existence corporelle de son fils, alors que le bon bourgeois qui l'adopte s'en prend à son intégrité psychique ; d'une classe sociale à l'autre, le père demeure un ogre, et la famille un enfer ; mais, lorsqu'un enfant s'arrache à la persécution de ses parents, on peut jurer qu'il va se livrer à un amant carnassier. Comme chez Flannery O'Connor, aucun intérieur n'est à l'abri des agressions extérieures, et le sentiment de sécurité n'est qu'une dangereuse illusion. Mais chez Oates, les forces sociales ou psychiques menaçantes ne sont pas au service d'une logique transcendante, et la question du mal est ici sans issue. Même ses romans les plus paisibles restent des œuvres cruelles : ainsi Unholy Loves (1979, Amours profanes), satire du milieu universitaire.

Même si Joyce Carol Oates sait jouer de purs effets mélodramatiques, elle mise aussi sur la parodie. Dans Marriages and Infidelities (1972, Mariages et infidélités), elle « reprend » explicitement des nouvelles de James, Kafka et Tchekhov ; ailleurs, elle puise dans la mythologie antique, les contes de fée, mais aussi dans les textes de Freud (le triangle œdipien sert de matrice à de nombreux récits). Les espaces familiaux s'apparentent aussi aux scènes gothiques traditionnelles, occupées par le villain – le « méchant » diabolisé – et sa victime impuissante. Souvent, les noms de lieu soulignent l'inversion de la pastorale américaine en enfer gothique : ainsi, la Tintern Abbey de Wordsworth transformée en Tintern Falls dans Man Crazy. Dans Bellefleur (1980), le surnaturel intervient pour de bon, et Oates passe de la référence oblique à une illustration directe du genre.

Malgré ce goût pour les combinatoires textuelles, ou peut-être à cause de lui, Oates se défend d'être un « écrivain post-moderne » : dans ses essais critiques, elle rappelle la nécessité de maintenir un rapport entre la fiction et le « réel » – non celui de la littérature réaliste, mais celui qui s'affirme à travers une violence domestique et sociale dont des logiques délirantes, plus encore qu'idéologiques, s'acharnent à nier l'existence. C'est surtout dans les portraits de révoltes adolescentes que cette fonction critique du roman s'affirme. L'adolescent découvre brutalement les faillites morales et les défauts physiques de ses parents : corps bouffis, négligés, parfois grotesquement informes. Son propre corps devient une enveloppe obsédante et douloureuse, et l'angoisse s'exprime par la difficulté à en contrôler les frontières : la bouche, chez Jesse saisi par la [...]

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Écrit par :

  • : agrégée d'anglais, titulaire d'une thèse de doctorat en littérature américaine, maître de conférences à l'université de Toulouse-II

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Pour citer l’article

Aurélie GUILLAIN, « OATES JOYCE CAROL (1938- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 octobre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/joyce-carol-oates/