BARTH JOHN (1930- )

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Avec William Gass, Robert Coover et Vladimir Nabokov, John Barth est sans doute le romancier américain contemporain qui a eu l'influence théorique la plus grande sur l'art de son temps. Son essai sur « La Littérature de l'épuisement » (The Literature of Exhaustion, 1967) est une référence commune pour les romanciers dits « postmodernes » qui se sont penchés, dans les deux dernières décennies, sur la nécessité de rénover les formules d'un art usé par plus de deux siècles d'exploration thématique et formelle. En dépit du doute que cet essai théorique semble jeter sur les possibilités d'écrire des romans à notre époque, John Barth est un auteur prolifique. Il est né en 1930 à Cambridge, dans le Maryland ; cet État sert de cadre à plusieurs de ses œuvres — dont Letters, qui a pour sujet « officiel » la guerre de 1812. C'est là également que se trouve l'université où Barth a passé le plus clair de son existence : Johns Hopkins, comme étudiant d'abord, puis comme professeur, après un passage à l'université de Pennsylvanie et à Buffalo. Son premier roman — sans doute le plus communément lisible — est The Floating Opera, 1956 (L'Opéra flottant, 1968), dont le héros Todd Andrews tente de reconstituer le jour de sa vie où il a été tenté par un suicide auquel il a finalement renoncé, dans une prémonition ou une métaphore ironique du devenir du roman selon l'auteur. The End of the Road, 1958 (La Fin de la route, 1958), de facture apparemment classique, se veut, comme le roman précédent, une étude du nihilisme ; l'auteur y démontre cependant son talent à régénérer par l'emploi d'une langue simple et décapée une structure romanesque passablement éculée. C'est véritablement avec The Sot-Weed Factor (1960) que la manière de Barth commence de se faire jour. À mi-chemin du roman « expérimental » et de l'allégorie, cet énorme volume (Barth prétend avoir voulu en étaler le titre perpendiculairement à la tranche !) ouvre la série des épopées lucidement bouffonnes dans lesquelles Barth subvertit les mythes et l'histoire par la satire et la parodie, sous couvert d'exploration réaliste. Une langue truculente et jubilatoire détruit les aridités canoniques du récit traditionnel et la tentation de la réflexion théorique intégrée au récit lui-même — métafiction ? — se fait plus pressante. Giles Goat-Boy, 1966 (L'Enfant-Bouc) transforme allégoriquement le monde universitaire en univers et fait de l'ironie et du comique des entreprises de démolition dignes des interrogations matoises de Rabelais, Sterne ou Cervantes : mythes, créations littéraires passées, pseudo-sciences et monde moderne, rien ne sort intact de cette grande machination qui se remet elle-même en cause en refusant toute clôture ; le roman « s'achève » sur une explosion potentiellement infinie de post-scriptum.

La figure de Schéhérazade a longtemps semblé à Barth symbolique de la situation de l'écrivain : raconter des histoires et fasciner pour ne pas mourir, structurer indéfiniment des récits obsédants, en une érotique tant implicite qu'explicite. S'attachant à décrire la situation du roman contemporain, un critique américain a repris l'image favorite de Barth : « Schéhérazade, à court d'intrigue, continue de parler ; le roi étonné, l'écoute. » C'est ce qui se passe d'une certaine façon dans Chimera, 1973 (Chimère), où Barth conte une histoire du point de vue de Dinarzade, sœur de la célèbre conteuse. La mise en abyme des récits, l'utilisation autoréflexive des mythes grecs par les personnages qui les parlent ; l'introduction caustique des thèmes modernes dans la méditation des acteurs anciens, l'humour urticant et la jouissance produite par la parole font de Chimera l'une des œuvres les plus « barthiennes » qui soient. On les trouvait déjà dans Lost in the Funhouse, 1968 (Perdu dans le labyrinthe, 1972), recueil de nouvelles dont l'inspiration et la facture ne sont pas sans évoquer l'art de Borges. Les miroirs, les échos, les interpellations mutuelles des mythes, la glossolalie, le narcissisme, la gémellité : autant de résonances conceptuelles, iconiques et sonores (la tentation de Barth d'utiliser d'autres médias, vidéo- ou magnétophone, est grande) dont l'auteur construit le « palais des miroirs » où il veut enfermer son lecteur.

Humoriste à la santé et à la vitalité séduisantes, Barth est aussi le talentueux et érudit explorateur des problèmes posés par toute narration, par les divers encodages des récits neutralisés en mythes et en histoires ; virtuose du langage, il en connaît les pièges, mais fonde sur lui l'espoir persistant de sortir le roman académique et naturalisant du ghetto où il pouvait paraître menacé de s'enfermer. Un essai sur « La Littérature du renouvellement » marque sa confiance en la créativité infinie des lettres. Letters est d'ailleurs le titre du pseudo-roman épistolaire qui paraît en 1980. Cette énorme machine narrative, à laquelle travaillait l'auteur depuis 1969, se veut un « roman épistolaire à la mode ancienne, écrit par sept drôles, sept rêveurs fictifs qui s'imaginaient chacun être réels ». Barth publie Sabbatical en 1982, son septième roman, The Last Voyage of Somebody the Sailor en 1991 (Le Dernier Voyage du marin Quelqu'un), Once upon a Time : a Floating Opera en 1994. Les recueils de nouvelles The Book of Ten Nights and a Night (2004), Where Three Roads Meet (2005), The Development (2008) et Every Third Thought (2011) prolongent son expérience sur l'essence de la narration.

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Écrit par :

  • : agrégé de l'Université, docteur ès lettres, professeur de littérature américaine à l'université d'Orléans

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Marc CHÉNETIER, « BARTH JOHN (1930- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/john-barth/