JACOBSEN JENS PETER (1847-1885)

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Maturation du talent

De l'année 1870, on possède des fragments d'un récit, Clara. Esquisse pathologique (Clara. Pathologisk Skizze), qui manifestent l'intérêt de Jacobsen pour la psychologie des impulsions spontanées : Clara est une jeune rêveuse aux lubies soudaines et bizarres ; le jour où elle veut se précipiter dans le vide du haut du deuxième étage, elle éprouve en un éclair la vitesse de sa chute, entend le bruit du choc contre sa poitrine, se voit gisant blême et ensanglantée... et, en conséquence, s'éloigne en frissonnant de la fenêtre. Cette psychologie – ou pathologie – de l'irréfléchi constitue l'étude de nature qu'entreprend Jacobsen dans son roman Mogens (1872), qui marque son triomphe comme écrivain. Mogens est amené spontanément à poursuivre un visage de jeune fille aperçu dans un parc, et l'aventure de leurs fiançailles, puis de leur mariage comporte l'analyse de leurs impulsions réciproques. Dans une courte nouvelle, Un coup de feu dans le brouillard (Et Skud i taagen, 1875), le psychologue suit un homme subjugué et abruti par le contrecoup des circonstances. Henning demande en mariage sa sœur adoptive, Agathe, mais il est repoussé avec colère et stupeur. Sous l'effet d'humiliations continuelles, il perd le respect de lui-même et commet les plus viles actions.

Peu après, parut Marie Grubbe (1876). Si le sujet est historique, Jacobsen ne se sent pas lié par le témoignage des sources qui parlent de son héroïne : en elle ce sont la nature de la femme ainsi que les étapes de sa maturation qui l'intéressent. En revanche, il s'applique à reconstituer la culture et la langue de l'époque. Avec une précision toute scientifique, il décrit les costumes et l'entourage des personnages, tout comme il imite en philologue leur style parlé et épistolaire. En vertu de cette exigence d'exactitude, les mots sont choisis avec un soin méticuleux, chaque expression pèse, chaque phrase est élaborée en tous points. La langue de ce roman scintille et resplendit comme un costume de luxe, même lorsqu'il s'agit de décrire fange et saleté.

Le sort de Marie ne s'explique pas comme un produit de l'atavisme et du milieu. Le but des descriptions minutieuses de son milieu est de faire comprendre les décisions qu'elle prend : à chaque étape, on la voit se rendre libre par un acte de volonté avant de passer à la phase suivante. À quatorze ans, au château de Tjele, dans un érotisme inconscient, elle rêve d'hommes cruels qui infligent aux femmes de grands sévices ; à Copenhague, en habits d'adulte, la vanité s'éveille en elle et elle épouse un courtisan accompli, Ulrik Frederik Gyldenløve, dont le manque d'égards finit par tuer l'amour qu'elle lui porte. Marie aspire à trouver un homme qu'elle admirerait et désirerait à la fois. Avec Ulrik Frederik, l'ambition l'égarait. Une fois séparée de lui, elle se remet aux mains d'un autre noble, Sti Høg, dont elle prend la conception mélancolique de la vie pour une haute intelligence. Au fil d'un nouveau mariage avec l'avare Palle Dyre, Marie devient paresseuse et grasse ; c'est à quarante-six ans seulement que sa féminité se réveille : elle désire alors le vigoureux cocher du domaine, Søren, âgé de vingt-deux ans, et s'enfuit avec lui. Malgré la pauvreté et les violences du garçon, elle reste joyeuse et vaillante jusqu'au bout. Elle a trouvé l'équilibre entre sa nature et la vie qu'elle mène ; elle a enfin ressenti une attraction irrésistible pour un homme ; en dépit de toutes les considérations que peut faire le bon sens sur sa situation, elle a osé suivre l'instinct de la femme qui, selon Jacobsen, est soumission et tendresse.

Jens Peter Jacobsen

Photographie : Jens Peter Jacobsen

E. Josephson, «Portrait de Jens Peter Jacobsen», 1879. Nationalhistoriske Museum de Frederiksborg, Danemark. 

Crédits : Courtesy of the Nationalhistoriske Museum at Frederksborg, Danemark

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En 1873, alors qu'il travaillait à Madame Marie Grubbe (Fru Marie Grubbe. Interieurer fra det syttende Aarhundrede), Jacobsen fit un voyage en Italie où il s'avéra que sa constitution, robuste jusque-là, était minée par la tuberculose. Il revint par la suite se reposer dans le Sud, puis à Copenhague, enfin chez ses parents, à Thisted, où il mourut. Au cours de cette lutte de l'esprit contre le corps défaillant, il écrivit encore un roman et quelques nouvelles.

En 1867 déjà, Jacobsen avait travaillé au plan d'un nouveau roman L'Athée (Ateistein). Vers la fin de l'année 1874, il rédigea les premières pages de Niels Lyhne, mais ce n'est qu'après avoir achevé Marie Grubbe qu'il se mit au travail, et le livre parut en 1880. Jacobsen considérait Marie Grubbe, la Femme, comme un être mené par le sexe, tandis que l'Homme, Niels Lyhne, est avant tout un être spirituel. Dans Marie Grubb [...]

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  • Juliette GARRIGUES
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Dans le chapitre « Une œuvre dominée par la voix »  : […] La production immense de Delius est très diversifiée : opéras, œuvres chorales avec ou sans orchestre, mais aussi poèmes symphoniques, musique de chambre... Frederick Delius laisse six opéras : Irmelin (1890-1892), The Magic Fountain (1894-1895), Koanga (1896-1897), A Village Romeo and Juliet (1897-1901), Margot la Rouge (1901-1902), Fennimore and Gerda (1908-1913). Delius est généralement a […] Lire la suite

Pour citer l’article

Frederik Julius BILLESKOV-JANSEN, « JACOBSEN JENS PETER - (1847-1885) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jens-peter-jacobsen/