DELILLE JACQUES (1738-1813)

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Un an avant sa mort, Jacques Delille était considéré comme le plus grand des écrivains français vivants. En 1813, on lui fait des funérailles magnifiques. Pourtant, un siècle et demi après sa mort, un groupe de chercheurs clermontois s'interrogent sur la destinée posthume de leur compatriote et intitulent leur ouvrage : Delille est-il mort ? C'est dire que cette poésie tantôt didactique et descriptive, tantôt morale et philosophique a vite et mal vieilli.

Delille, en son temps, fut surnommé le Virgile français. Né en Limagne, près de Clermont, il compare son pays d'origine à la région de Mantoue. D'origine modeste, il travaille d'abord comme enseignant dans différents collèges, à Beauvais, à Amiens, puis à Paris ; il prépare pendant ce temps une traduction des Géorgiques, qu'il publie en 1769. Voltaire en est si frappé que, sans connaître le poète en aucune façon, il écrit à l'Académie française pour le recommander chaudement. Delille y est en effet présenté en 1772 ; jugé trop jeune, il est admis deux ans plus tard. Peu de temps après (1780), il publie son grand poème des Jardins, bientôt traduit en de nombreuses langues. On y trouve des accents mélancoliques qui annoncent parfois le lyrisme de Lamartine et dont on peut citer ce vers pour exemple : J'aime à mêler mon deuil au deuil de la nature. La poésie, achevée pendant la guerre des États-Unis, s'élève pour finir en une invocation à la paix assez caractéristique du style qui fit le succès de Delille : Viens, forme un peuple heureux de cent peuples divers, / Rends l'abondance aux champs, rends le commerce aux ondes, / Et la vie aux beaux-arts, et le calme aux deux mondes.

À la suite d'un voyage à Constantinople et en Grèce, il écrit un poème intitulé L'Imagination, dans lequel il décrit les impressions qu'il reçut de ces superbes paysages. Mais c'est toujours de l'inspiration virgilienne qu'il se tient le plus proche. Au Collège de France, où il occupe la chaire de poésie latine depuis 1781, il récite ses propres vers après ceux de Virgile. Pendant la Révolution, s'étant retiré à Saint-Dié, la patrie de sa femme, pour trouver le calme nécessaire à ses travaux, il achève dans une solitude profonde sa traduction de L'Énéide commencée depuis trente ans.

Puis, en exil à l'étranger, il travaille avec acharnement. En témoignage de reconnaissance pour l'hospitalité anglaise, il traduit Le Paradis perdu de Milton, dont il avait déjà fait un haut éloge dans L'Imagination. Milton était alors considéré comme le poète moderne par excellence. Delille lui reconnaît beaucoup de génie, mais peu de goût. Il présente lui-même sa traduction comme un effort pour faire rentrer le lion au bercail à force de douceur ; il dit avoir adouci les « bizarreries » du modèle et amélioré ses « passages faibles ». De nos jours, on lui reproche d'avoir supprimé certaines audaces de pensée ou de langue, d'avoir affaibli le vocabulaire et le sens. Sans doute a-t-il tenté de transformer, d'élargir sa technique et ses goûts pour faire passer en français les beautés du texte anglais, mais ses efforts pour se dégager du vieil attirail poétique restent généralement vains. Bien que publiée en 1805, la traduction du Paradis perdu est l'œuvre d'un homme du siècle précédent.

À la même époque, il écrit un poème intitulé Les Trois Règnes de la nature, dans lequel il essaie d'exprimer poétiquement les lois et les définitions scientifiques. Voici par exemple comment il définit le baromètre : Des beaux jours, de l'orage, exact indicateur, / Le mercure captif ressent sa pesanteur.

L'idée du poète est qu'on peut tout dire, mais en ornant tout. Les romantiques lui reprochent beaucoup sa peur du mot propre. Stendhal dénonce « les amants tartufes de la nature, comme l'abbé Delille » ; Balzac, dans Les Paysans, met en scène un émule provincial de Delille, auteur d'une Bilboquéide riche en périphrases. À l'époque contemporaine, un critique, P. Citron, a pu voir dans cette condamnation de certains mots une « mince barrière contre le déferlement du réel, baptisée goût par une tout aussi mince société incapable de faire face à ce réel ». Pourtant, sous l'influence de Mallarmé, on a redécouvert la nécessité des mots interdits en poésie, et Delille est cité par ceux qu'intéressent les débats sur l'essence du langage poétique.

L'inspiration de Delille est aussi politique. Dans un poème intitulé La Pitié, qui paraîtra à Londres en 1803 après avoir subi la censure en France, il condamne en termes très énergiques les excès de la Révolution. On y trouve aussi des considérations sur l'esclavage aux colonies. Loin d'être abolitionniste, le poète s'étend surtout sur les malheurs des colons, et termine par un appel au calme : Ah ! que les deux partis écoutent la Pitié ; / Qu'entre les deux couleurs renaisse l'amitié !

Il se déclare d'ailleurs en toutes circonstances ennemi de la violence. D'où sa réputation d'esprit facile et doux, d'homme modeste et indulgent. Pendant les dernières années de sa vie, il s'occupe de la publication de ses poèmes et il est le témoin de leur succès. On le trouve souvent désigné sous le nom de l'abbé Delille. En effet, il avait reçu en 1762, à Amiens, certains ordres mineurs, ce qui ne l'empêcha pas ensuite de vivre en parfait abbé du xviiie siècle. En 1786, il se met en ménage avec une « nièce » de Saint-Dié et se marie en 1799, pendant son exil à Londres.

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Écrit par :

  • : ancienne élève de l'École normale supérieure de Sèvres, professeure agrégée des Universités (littérature comparée), université de Paris-VII-Denis-Diderot

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Pour citer l’article

Denise BRAHIMI, « DELILLE JACQUES - (1738-1813) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jacques-delille/