EKELÖF GUNNAR (1907-1968)

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Plus va le temps, plus il s'avère que l'œuvre du poète suédois Gunnar Ekelöf est l'une des plus importantes de ce siècle, et pas seulement pour la Suède. Lorsque le recul aura permis de prendre la mesure de ce que ce lyrique aura dû aux modes et aux pressions de la conjoncture, il apparaîtra bien qu'il s'est engagé dans une quête essentielle et qu'il aura reculé très loin les bornes du possible. Maintenant que sa démarche s'est arrêtée, et à la lumière de ses trois derniers recueils, où le Divan sur le prince d'Emgion (Diwan över fursten av Emgion, 1965) tient une place centrale, on voit bien que c'est une entreprise mallarméenne qu'il a menée, inconsciemment d'abord sans doute, de bout en bout.

Étudiant passionné de science ésotérique, orientaliste de race, élève attentif des surréalistes français (il a traduit Desnos en suédois), il voulait donner à la Suède, dès Tard sur la Terre (Sent på jorden, 1932), un langage poétique qui transcenderait la logique, admettrait toute expérience, déborderait amplement la fonction que la tradition lui assigne. En foi de quoi toute la première partie de sa production est recherche, sollicitation de pôles opposés : ainsi, dans Le Chagrin et l'Étoile (Sorgen och Stjärnan, 1936), dans Non serviam (1945), la constante étant la fascination de l'absurde ou la tentation du non-être ; celle-ci aboutit dans Strountes (1955) à ce que l'on a appelé une « antipoésie », réellement révolutionnaire pour un lyrique nordique.

Mais il ne faut pas se laisser prendre au piège de ces apparences. Il apparaît bien maintenant que Ekelöf a patiemment cherché le sens profond et de la poésie et de la réalité ineffable qu'elle recouvre, qu'elle devrait traduire. Et c'est ici que Mallarmé s'impose : le prestige du Néant, s'il aimante l'inspiration, s'il dicte en particulier une constante inversion des signes, n'aboutit pas à une morose délectation : à partir de ce vide, tout est possible, les anatomies s'abolissent, le « sens » fait place à une souveraine musique, s'il est bien vrai que tout geste créateur se renie, en esprit, dans l'achevé grossier de sa créature imparfaite. Recherche d'un absolu indicible qui reste la marque, à coup sûr, de tant d'œuvres scandinaves, mais que l'on est en droit de tenir, chez Ekelöf, pour parfaitement loyale, et l'on pourrait même dire maîtrisée. Car il finit par découvrir, comme Almqvist ou Lagerkvist avant lui, mais avec une rigueur plus grande, que l'amour parfait, le seul acceptable, n'est possible que dans l'irréel, que rêvé, débarrassé de ses attaches terrestres. On ne voit qu'une certaine forme de musique pour parvenir à le dire, c'est-à-dire un dépouillement du verbe tel, une assimilation de toutes les techniques et de toutes les philosophies si achevée qu'il ne reste plus que cet art dense, cette poésie contrôlée, dominée, dont l'effort honnête pour mener à l'évidence du Néant, au-delà de l'honneur et de l'amour même, aboutit au poème que nous avons sous les yeux.

Il reste alors la simple évidence qu'il faut bien un immense amour et une infinie exigence pour susciter « l'arbre Rien » et « l'arbre Quelque Chose », et que le poème est la plus haute expression de cette recherche fondamentale ; ainsi Köp den blindes sång (1938, Achète le chant de l'aveugle) :

  Chante, chanteur, chante !

 Chante une vie au-dessus de la mort !

 Chante que dans la mort est la vie !

 Chante toute mort emplie de ta vie !

 Chasse par ton chant toute mort de ta vie !

 Chanteur, souhaite de vivre !

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Écrit par :

  • : professeur émérite (langues, littératures et civilisation scandinaves) à l'université de Paris-IV-Sorbonne

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Régis BOYER, « EKELÖF GUNNAR - (1907-1968) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 21 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/gunnar-ekelof/