GU KAIZHI [KOU K'AI-TCHE] (344 env.-env. 406)

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Après les périodes archaïques de production artisanale et anonyme, l'époque des Six Dynasties marque en peinture un jalon nouveau : la création picturale devient le fait de personnalités individuelles qui désormais appartiennent souvent à l'élite sociale et intellectuelle. Entre tous les artistes de cette époque dont les noms ont été préservés, Gu Kaizhi brille d'un éclat particulier : premier peintre chinois au sujet duquel on dispose d'une information biographique relativement nourrie, il est surtout, pour toute cette période, le seul nom auquel on peut associer le témoignage matériel d'une œuvre encore existante.

Génie excentrique ou bouffon avisé ?

Originaire de Wuxi dans le Jiangsu, Gu Kaizhi était issu d'une famille distinguée – son père et son grand-père avaient assumé d'importantes fonctions officielles. Toute sa carrière se déroula à Jiankang, le Nankin actuel, capitale des Jin orientaux. Patronné d'abord par le Grand Maréchal Huan Wen, il servit ensuite son bâtard Huan Xuan, l'usurpateur du trône des Jin. Il survécut à la chute de Xuan, et ne semble pas avoir été inquiété lors du rétablissement de la dynastie. Tout au long de sa carrière, il n'occupa jamais que des fonctions officielles assez subalternes, ce qui dut l'aider à traverser sans encombre les vicissitudes d'un âge troublé. Très en vogue auprès de l'aristocratie de la capitale, il passait pour l'emporter sur tous ses contemporains « en esprit, en art et en folie ». Dieu sait pourtant si la société de l'époque, partagée entre l'esthétisme le plus éthéré et les rivalités politiques les plus féroces, abondait en brillants dilettantes et en personnalités excentriques. Ses dons de repartie et ses talents littéraires, dont orgueilleusement il vantait lui-même les mérites, lui permettaient d'étinceler dans ces joutes de rhétorique qui occupaient les loisirs de l'élite. Quant à sa « folie » – sur laquelle se sont multipliées les anecdotes pittoresques – elle semble d'un caractère ambigu : mi-sincère, mi-jouée, elle paraît tantôt l'effet du génie qui, habitué à se mouvoir impétueusement dans l'imaginaire, trébuche devant la réalité, et tantôt au contraire comme une ruse tactique qui permettait à Gu de survivre aux caprices des puissants dans un âge instable et violent.

On se rappelle ces scènes fameuses qui le mettent aux prises avec ses redoutables protecteurs : Huan Wen, lui-même collectionneur avide, à qui Gu avait confié la garde d'une caisse de peintures rares, fermée et scellée, démonte le fond de la caisse, s'empare de son contenu, remonte le fond et la rend vide à Gu. Celui-ci, brisant les scellés et s'apercevant que les peintures ont disparu, crie au miracle : « Les peintures ont donc une vertu magique qui leur permet de s'envoler à la manière des Immortels ! » Huan Xuan lui donne une feuille de saule et lui fait croire qu'elle a la propriété magique de rendre invisible qui s'abrite derrière elle ; Gu se réjouit du présent, et s'en réjouit plus encore en voyant Xuan qui se met à uriner sur lui – trouvant dans ce geste une preuve éclatante qu'il est bien devenu invisible... Même si elles ne devaient pas être historiques, pareilles anecdotes garderaient une valeur symbolique. Elles résument bien l'atmosphère d'une époque, le cynisme de ces condottieri tout à la fois férus d'art et capables de plaisanteries grossières et cruelles, et elles éclairent sur la position ambiguë de l'artiste : malgré son emploi subalterne, la seule qualité de son génie lui vaut d'entrer dans la familiarité des grands, mais dans ce voisinage périlleux, le plus sûr pour lui est encore de se contenter d'un rôle inoffensif de bouffon... On notera aussi la part d'imagination magique que ces récits prêtent à Gu. D'autres anecdotes vont beaucoup plus explicitement encore dans le même sens : le délai que, dans ses peintures de portraits, l'artiste apportait à l'exécution des yeux, opération qui, bien plus qu'un simple effet de ressemblance, assurait une saisie de l'énergie vitale du modèle ; l'envoûtement auquel le peintre aurait soumis une belle indifférente en perçant son effigie d'un clou. Sur ce point, Gu apparaît bien comme un trait d'union entre deux âges : alors que sa personnalité fortement individualisée, ses talents littéraires et sa position sociale annoncent déjà la démarche esthétique des époques ultérieures, sa mentalité ne semble pas entièrement dégagée des anciennes conceptions qui, dans les âges antérieurs, assignaient à la peinture une fonction magique.

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Écrit par :

  • : reader, Department of Chinese, Australian National University

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JIN [CHIN], dynastie chinoise (265-419)

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Pierre RYCKMANS, « GU KAIZHI [KOU K'AI-TCHE] (344 env.-env. 406) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/gu-kaizhi-kou-k-ai-tche/