FIN DE PARTIE (mise en scène d'A. Françon)

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« C'est laid, c'est sale, c'est désolant, c'est malsain, c'est vide et misérable. » Ainsi se plaignait le célèbre critique Jean-Jacques Gautier dans les colonnes du Figaro, quelques jours après la première en France de Fin de partie. S'en prenant à Beckett, qui « a installé sur scène-nue quatre cadavres plus répugnants, plus abjects les uns que les autres », il décrétait que « ni les grossièretés de leurs discours, ni l'ignominie de leur propos ne sauraient longtemps émouvoir ».

On sait la carrière que, depuis le 3 mai 1957, la pièce a faite. Bien que Beckett ait peiné avant qu'elle puisse être jouée à Paris (la création, dans la mise en scène de Roger Blin, eut lieu un mois plus tôt à Londres, aucune salle de la capitale n'ayant accepté de l'accueillir), elle est devenue un classique régulièrement repris, au point que lorsqu'un metteur en scène décide de s'y atteler à son tour, on s'interroge. Que va-t-il révéler d'inédit ? Quel regard neuf peut-il apporter ? Questions vaines auxquelles répond magistralement la mise en scène d'Alain Françon, au Théâtre de la Madeleine à Paris (10 mai-7 juillet 2011).

Nulle découverte extraordinaire à attendre ici. Mais, en revanche, une redécouverte superbe d'un texte donné à entendre comme rarement il le fut. Et cela, dès la première phrase qui résonne, sans appel : « Fini, c'est fini, ca va finir, ça va peut-être finir. » Tout est dit et tout reste à jouer. Une partie sans fin débute, d'autant plus terrible que l'on a compris, déjà, qu'elle sera toujours à recommencer. Dans l'espace incertain et cependant étonnamment concret imaginé par Jacques Gabel (une grande pièce nue aux murs gris, percés d'une fenêtre qui donne sur un paysage vide), un sidérant ballet s'organise. Il réunit Clov, le valet, Hamm, son maître aveugle cloué dans un fauteuil, et ses parents, « empoubellés ». Restes d'une humanité qui, peut-être, n'est déjà plus.

Sous les lumières blanches de Joël Hourbeigt, figeant le temps, plombant le ciel, les répliques et tirades s'enchaînent avec une évidence foudroyante. C'est toute la conscience de la misère de la condition humaine qui est mise en branle, mais parée des plus riches couleurs d'une vie qui, pour être convaincue du néant qui l'entoure, refuse de se laisser abattre, jusque dans ses vaticinations, lamentations, imprécations, ressassements. Les mots se font ici action. Palpables, visibles presque, cognant au ventre, frappant au cœur, avec violence quand, par exemple, Hamm lance à son père : « Salopard, pourquoi m'as-tu fait ? », ou constate : « Vous êtes sur terre, c'est sans remède. »

Épurée, rigoureuse, la mise en scène d'Alain Françon évite toute fioriture et s'en tient scrupuleusement aux didascalies, pour laisser toute la place aux acteurs. Dirigés de main de maître, ceux-ci se révèlent remarquables. Leur jeu s'inscrit subtilement dans un quotidien qui n'est qu'apparence, aussi noir que grotesque, éprouvant que ridicule.

Serge Merlin est Hamm, l'aveugle paralytique. Lunettes noires et couvre-chef de rigueur, il ressemble étrangement au Khadafi des derniers temps. Tempêtant, menaçant, implorant, cruel, sadique, caustique, geignard, capricieux, douloureux... Jean-Quentin Châtelain, prodigieux, joue Clov. Le corps et la voix cassés, il court en permanence d'un bout du plateau à l'autre, rasant les murs, tel un gros insecte cherchant vainement à s'échapper de sa boîte. Isabelle Sadoyan et Michel Robin, délicieux, interprètent la mère et le père. Visages fardés de blanc, ils surgissent par à-coups de leurs poubelles, tels de doux lutins d'un autre âge.

Tous oscillent en permanence entre tragique et burlesque, pathétique et clownesque, avec un naturel sidérant. Chacun s'époumonant en vains appels alors que s'impose la hantise de la décrépitude et de la mort. Représentants ultimes d'un monde dont ils expriment l'angoisse métaphysique dans sa trivialité la plus concrète et crue. Paradoxalement, ils contribuent à rendre charnelle cette œuvre que Beckett présentait comme « plus inhumaine que Godot » et nous renvoient à la définition qu'en donnait dans L'Express Robert Kanters : « Une tragédie métaphysique du désespoir portée à la perfection. »

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Écrit par :

  • : journaliste, responsable de la rubrique théâtrale à La Croix

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Pour citer l’article

Didier MÉREUZE, « FIN DE PARTIE (mise en scène d'A. Françon) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/fin-de-partie-mise-en-scene-d-a-francon/