MAURIAC CLAUDE (1914-1996)

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Grand écrivain sans style fortement marqué, Claude Mauriac était destiné, par son sens du montage, de la composition et de la perturbation, à faire du journal personnel l'instrument d'une autobiographie tout à fait neuve.

Le premier livre de Claude Mauriac est consacré à Marcel Jouhandeau (Introduction à une mystique de l’enfer, 1938). Durant la guerre, il se range au côté du général de Gaulle, dont il sera le secrétaire particulier de 1944 à 1949. Jusqu'à la soixantaine, Claude Mauriac va être un écrivain de qualité, peut-être trop respectueux de grands aînés, dont il se faisait l'interlocuteur attentif. Nul n'a mieux fait entendre la voix juste de Gide, de Gaulle, François Mauriac, redoutable figure paternelle avec laquelle il lui faudra lutter sa vie durant, Malraux, Foucault. Mais, dans ce rôle d'Eckermann pour de grands écrivains enclins à se prendre pour Goethe, Claude Mauriac restait cantonné dans un journalisme d'excellence. Critique de cinéma, il manque de peu l'essor de la nouvelle vague. Critique littéraire (il collabore notamment au Figaro, à L’Express et au Monde), essayiste (André Breton, 1949, Proust par lui-même, 1953), il conçoit l'idée fort juste d'alittérature (L'Alittérature contemporaine, 1958), mais le terme ne prend pas dans l'usage. Romancier, il se voit rattaché à la nébuleuse du Nouveau Roman, sans qu’il connaisse, par sa tétralogie du Dialogue intérieur (1957-1961), le succès d'un Robbe-Grillet ou d'une Sarraute. On rendra peut être justice un jour à ces explorations discrètes et rigoureuses. Mais il faut souligner qu'une fois au moins, avec Zabé (1984), l'auteur a donné une fascinante fiction, histoire magique d'une folie, délirante, fantasmatique et impudique.

Et voici qu'en 1974 paraît un volume de journal personnel intitulé Le Temps immobile. Son succès allait engendrer une série de dix volumes, le dernier s'intitulant malicieusement L'Oncle Marcel (1988), en référence à Proust, ce qui indique l'ambition métaphysique de ce décalogue. Quelques volumes, autour de cette série, jouaient le rôle de journaux satellites. Puis s'amorça une nouvelle série, Le Temps accompli (1991-1996). Le dernier et quatrième volume, au titre mélancolique (Travaillez quand vous avez encore la lumière, 1996), juxtapose le journal d'un soldat pris dans la débâcle de 1940 et celui d'un homme de 1992 qui, voyant venir la mort et la cécité, médite sur un invisible proche du néant, prolongeant une réflexion augustinienne sur le temps, qui fut la grande affaire de la vie de l'auteur. Il y a, dans les notes ultimes de Claude Mauriac, une douceur terrible que l'on peut préférer à des formulations flamboyantes.

Dès Le Temps immobile 1, la révolution mauriacienne dans le journal personnel était accomplie. En brouillant les dates, en battant les cartes du temps, en substituant la marche rétrograde à l'ordre progressif du calendrier, l'écrivain faisait entrer le journal à la fois dans le roman, par l'ambition de la construction, et dans l'autobiographie, par la disposition rétrospective, et non plus intercalée. Le collage des époques différentes, la collision des décennies, la remontée vers les origines inspiraient une redistribution d'agendas, de carnets et de journaux tenus depuis le plus jeune âge. L'intuition d'un temps résolument immobile, d'un inconscient allergique à l'histoire, et aussi d'une désespérante fixité du sujet humain indissociable de ses échecs produisait une œuvre tout à fait antithétique de celle de Chateaubriand : face à sa photocopieuse, Claude Mauriac, monteur du film humain, composait « un arrêt sur image » qui figeait le temps lui-même. Le grand public a sans doute été surtout sensible au prodigieux intérêt documentaire de ce journal : un grand témoin avait tout vu, tout entendu, tout retranscrit du grand opéra du siècle. Et les deux figures de la fragmentation et de la répétition donnaient à ce témoignage la plus grande lisibilité. Les lecteurs les plus fidèles de Claude Mauriac préféreront, dans ce texte personnel, qui est rarement intime et n'est jamais narcissique, tout ce qui concerne la formation d'une personnalité, avec ses doutes, ses anxiétés, et une obsession de l'échec, que la composition même du Temps immobile 1 transforme en principe de réussite, sur le plan esthétique et littéraire. Le genre du journal, de Maurice Blanchot à Milan Kundera, est souvent pe [...]

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Écrit par :

  • : professeur de littérature française à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle

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Jacques LECARME, « MAURIAC CLAUDE - (1914-1996) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 21 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/claude-mauriac/