DICKENS CHARLES (1812-1870)

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L'homme et l'artiste

Le premier trait qui frappe chez Dickens est son énergie proprement fantastique. Elle se traduit d'abord par l'importance de son œuvre écrite : outre les quinze romans évoqués ci-dessus, elle comprend deux livres de notes de voyage, de nombreuses nouvelles, dont les fameux Contes de Noël (Christmas Books), des articles sur les sujets les plus divers, quelques pièces de théâtre, un épais volume de discours et une abondante correspondance. Mais elle se traduit aussi par une multitude d'autres activités : les lectures publiques, le théâtre d'amateurs, les entreprises philanthropiques (Dickens fut par exemple le fondateur d'un foyer pour filles déchues), la politique, et surtout le journalisme.

Il lui restait assez de forces pour organiser sa vie privée et celle de ses proches avec autorité. Si Dickens exerça sans nul doute une puissante contrainte sur lui-même, il fut aussi un mari, un père, un ami singulièrement exigeant. Vivant dans une agitation et une tension sans cesse croissantes, il ne s'épanouit guère que dans le travail et l'amitié ; ses grandes ressources d'affection trouvèrent à s'exprimer dans le cercle familial. Ses rancunes furent aussi tenaces que ses principaux attachements furent fidèles.

Son égocentrisme se renforça par la juste conscience qu'il eut très tôt de son génie et de son importance. Son comportement envers Catherine Dickens et envers ses belles-sœurs, Mary puis Georgina Hogarth, ainsi que sa liaison (que les plus récents biographes croient pouvoir tenir pour prouvée) avec Ellen Ternan, sont en contradiction avec l'enseignement implicite de son œuvre. Mais l'authenticité de ses élans généreux est indubitable : sa lucidité dut lui rendre sa propre personnalité difficilement supportable. Sans doute chercha-t-il plus ou moins consciemment des accommodements avec une foi chrétienne sincère, mais qui ne fut jamais littérale ni rigoriste. Au total, le bilan de la joie qu'il a donnée par son œuvre, communiquée et goûtée dans sa vie, reste largement positif.

Il ne fut pas, surtout au début de sa carrière, un artiste très raffiné ; nombre de ses romans restent imparfaits, tant en ce qui concerne la structure que la psychologie des personnages, et en particulier des comparses. Mais les progrès à peu près continus de sa technique et l'approfondissement de son exploration de l'âme humaine et de sa critique sociale sont le signe d'une réelle conscience des devoirs et des responsabilités de l'artiste. Il demeure d'ailleurs, à trois égards au moins, incomparable : sa maîtrise souveraine des moyens d'expression dans une gamme variée de registres est frappante ; il eut le don d'animer une infinité de personnages mémorables ; enfin et surtout, il sut, par un humour délectable, à la fois offrir un divertissement et exprimer une vision originale de la vie et des hommes.

Des trois principales images qu'on peut se faire de lui – le romancier social, l'artiste moderne, l'humoriste –, quelle est la plus centrale, la plus importante et en définitive la plus vraie ? Les critiques qui ont pris position sur ce problème depuis plus d'un siècle sont partagés entre ces trois attitudes. De son vivant, le succès prodigieux qu'il obtint alla par priorité à l'amuseur et au réaliste, les réserves formulées visant le manque de profondeur et de sérieux, et l'artifice de la langue et de la construction romanesque. De nos jours, au contraire, on consacre des livres entiers aux significations philosophiques que peuvent révéler les symboles contenus dans les romans de Dickens : à lire de tels commentateurs, on pourrait oublier ou ignorer que Dickens fut l'un des plus grands humoristes de tous les temps. Le débat n'a pas à être tranché catégoriquement, car l'examen approfondi du roman dickensien ne permet d'exclure aucun de ces aspects. Dickens fut bien tout à la fois l'incarnation de l'esprit de son temps, le critique sévère de son milieu et, à certains égards, un poète et un précurseur. Enfin la critique récente montre à l'évidence qu'il reste encore beaucoup à découvrir : nul ne peut appréhender en entier une œuvre de cette dimension, mais chacun contribue au travail commun d'une compréhension et d'une connaissance toujours plus complètes.

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Écrit par :

  • : professeur émérite de l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle

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Pour citer l’article

Sylvère MONOD, « DICKENS CHARLES - (1812-1870) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/charles-dickens/