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BELGIQUE Lettres françaises

En quête d’une identité

Caractérisée par l'occupation quasi complète du territoire national, la Grande Guerre a notamment pour conséquence de disloquer la jeune institution littéraire belge constituée au xixe siècle sous la houlette de Camille Lemonnier. Celle-là procédait des combats de La Jeune Belgique et avait trouvé ses hérauts dans les figures de Verhaeren et de Maeterlinck. Surpris et révulsés par l'invasion allemande, les ténors de la littérature se mobilisent immédiatement pour la défense idéologique de la patrie. Ils le font avec d'autant plus de fougue que leur humanisme est internationaliste, et que leur imaginaire baignait dans la culture de l'envahisseur. La nouvelle génération littéraire se trouve quant à elle dépourvue des relais institutionnels habituels. Elle connaît trois situations matérielles fort distinctes : les tranchées, l'exil ou la vie en pays occupé. Les conséquences esthétiques de ces différents types d'insertions sont considérables. Elles se manifestent, en outre, dans un contexte nouveau. Le sacrifice des tranchées entraîne en effet l'instauration du suffrage universel qui impose l'existence d'un pays flamand et mine les structures du pouvoir comme les habitudes mentales de la bourgeoisie belge – laquelle parlait le français de part et d'autre de la frontière linguistique.

Le refoulement des avant-gardes

Cet ébranlement des assises sociales et culturelles du pays est perçu – et théorisé jusqu'à ses ultimes conséquences – par le jeune Clément Pansaers dans sa revue Résurrection. Publié en pays occupé à l'époque où triomphe, en Russie, la révolution d'Octobre, le périodique défend des points de vue internationalistes et révolutionnaires qui passent par l'abolition des frontières nationales. Le patriotisme n'a-t-il pas été le masque des expansionnismes industriels fauteurs de guerre ? Pansaers propose donc pour la Belgique l'abolition du cadre constitutionnel de la bourgeoisie unitaire et plaide en faveur de structures fédérales qui n'abriteraient aucun nationalisme. La revue publie d'autre part les textes de jeunes écrivains comme Ghelderode ou Verboom, de pacifistes français tel Jouve et d'expressionnistes allemands que Pansaers a l'occasion de connaître du fait de la présence dans les troupes d'occupation ou en Belgique d'écrivains tels Benn et Sternheim.

L'armistice de 1918 n'ayant pas débouché sur le triomphe de la révolution sociale mais sur la Société des nations, le jeune écrivain opte pour l'internationalisme des avant-gardes artistiques et rejoint les dadaïstes français. Tout de suite, il fait preuve dans ses théories d'un extrémisme qui sera la marque indélébile des meilleurs écrivains de la « Belgique sauvage ». Celui-ci n'est pas étranger à leur marginalisation au pays comme en France. Pansaers ne craint pas en effet, dès 1919, de critiquer le confusionnisme de Littérature, qui accepte les textes de Reverdy ou de Max Jacob. Il dénonce déjà les propensions de Breton au platonisme, comme à l'excommunication. Convaincu de la nature anti-institutionnelle du dadaïsme, et heurté par les nouveaux conformismes qui s'instaurent à Paris, le pamphlétaire publie en 1921 à Anvers un numéro spécial de la revue Ça ira, significativement intitulé : Dada. Sa naissance. Sa vie. Sa mort.

L'émergence, à la fin des années soixante, d'une nouvelle génération littéraire, contemporaine de l'éclatement de l'État unitaire, fait sortir la figure de Pansaers des ténèbres où elle avait été précipitée dès sa mort en 1922. Cet obscur séjour échut d'ailleurs en partage, durant cinquante ans, à tous les écrivains belges de langue française qui se soucièrent de la libération ou de la dislocation du langage. Car le traumatisme inconscient causé par le recul des francophones[...]

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Écrit par

  • : directeur des Archives et du musée de la Littérature, Bibliothèque royale Albert-Ier, Bruxelles
  • : membre de l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, ancien professeur à l'université de Liège, ancien professeur associé à la Sorbonne

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Médias

<em>Une lecture</em>, T. van Rysselberghe - crédits : Erich Lessing/ AKG-images

Une lecture, T. van Rysselberghe

Maurice Maeterlinck - crédits : Culture Club/ Getty Images

Maurice Maeterlinck

Pierre Mertens - crédits : Sophie Bassouls/ Sygma/ Getty Images

Pierre Mertens

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