SZENES ARPAD (1897-1985)

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Le peintre Arpad Szenes est mort à Paris à l'âge de quatre-vingt-sept ans ; il n'a connu la consécration officielle que dans ses dernières années (1974, rétrospective au musée d'Art moderne de la Ville de Paris ; 1978, Prix national des arts...), mais sa carrière s'est déroulée au sein d'une élite qui l'a entouré de sa ferveur. À Budapest, où il était né en 1897, il avait vécu dans un milieu raffiné, très informé des recherches artistiques d'Europe occidentale. À Paris, où il arrive en 1925, il se lie à des artistes tels que Giacometti, Delaunay, Miró et Tanguy, qu'il fréquente dans le fameux « Atelier 17 » du graveur Stanley William Hayter, de plus jeunes comme Hajdu, Nicolas de Staël et Vieira da Silva (qu'il épouse en 1930), des musiciens comme Varèse, des poètes comme René Char. Il expose dans des galeries d'avant-garde, celles de Jeanne Bucher et de Pierre Loeb.

Son art se développe dans ce climat de recherche et d'échanges, de culture vivante et libérale. Il témoigne d'une foi totale dans les valeurs de la peinture pure, illustrées par un demi-siècle d'art moderne, des nabis (Szenes avait appris la peinture auprès de l'ancien nabi Joseph Rippl-Ronaï) à l'abstraction parisienne de l'entre-deux-guerres et des années 1950. Sa sensibilité délicate et retenue, orientée vers l'harmonie et le silence, y donne lentement sa mesure, le faisant évoluer vers une expression toujours plus souple, plus elliptique, plus allusive. Ses premières peintures personnelles, autour de 1930, se caractérisent par une sorte d'intimisme poétique, où la perception du merveilleux dans le quotidien aboutit à de délicieuses rêveries (L'Harmonium, 1932 ; L'Obstacle, 1935 ; les diverses Villa des Camélias, 1931-1933). L'image reste lisible et le dessin joue un rôle essentiel, mais la chaleur et le moelleux des tons suscitent un espace ondoyant, où matières et motifs échangent leurs propriétés. Cette tonalité ambiguë et pénétrante restera la marque propre de Szenes, mais l'univers clos de ses débuts va s'ouvrir et s'amplifier à travers différentes recherches — notamment, autour de 1950, une série de variations inspirées par un poème de Rilke —, pour aboutir, après 1955, à des paysages contemplatifs, où les références figuratives se décantent. Les plages de la côte portugaise, les labours d'Île-de-France, la lagune vénitienne, les hauts plateaux de Castille sont souvent à l'origine de ces pages, lumineuses et vastes jusque dans les formats minuscules que Szenes se plaît parfois à cultiver. Depuis lors, l'œuvre de Szenes semble régi dans tous ses aspects par la dialectique du fini et de l'incommensurable. La couleur tend à la fois à se résorber dans des non-couleurs : le gris, le blanc, et à sourdre par nappes ou à poindre par accents ; la forme, à se détacher et à se noyer ; la matière picturale, à s'exténuer et à s'affirmer dans les empâtements, le travail du couteau et du pinceau, le grain de la toile, les filets du papier... Le mouvement des formes effilées entraîne le regard et suggère le trajet des gestes qui les ont tracées, mais les contrastes des pleins et des vides, des surfaces maigres et nourries, des couleurs chaudes et froides, le contrepoint du graphique et du pictural produisent une pulsation immobile. Les suggestions des titres, les confidences du peintre ou les commentaires des poètes ses amis désignent quelques-uns des lieux où s'est cristallisée sa rêverie, mais les motifs se dérobent à l'instant où ils s'explicitent.

Si, de prime abord, cet œuvre éblouit par sa proximité de l'absolu, il captive peu à peu par la saveur de réalité qui l'imprègne : réalité matérielle des tableaux ; réalité de la nature modèle, tenue à distance mais singulièrement présente. Szenes n'a cessé de frôler des confins où d'autres se sont engagés sans retour : le « monde sans objet » de Malévitch, le all over de Rothko..., mais il a préservé, dans un art presque cérébral, une exquise qualité de contingence. Dans la grande opération de délestage qui caractérise l'art moderne, il s'est arrêté à l'étape où le vide ne se confond pas encore avec le « rien » et il a fait de la peinture un écran fragile sur lequel retentit le résidu précieux du vivant.

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Pierre GEORGEL, « SZENES ARPAD - (1897-1985) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/arpad-szenes/