BRINK ANDRÉ (1935-2015)

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« Je suis né à Paris, en 1960, sur un banc des jardins du Luxembourg » – c'est ce qu'André Brink nous déclare, sur le ton provocant qu'il affectionne, dans Sur un banc du Luxembourg (1983). Cet acte de naissance a été aussi long que douloureux, puisqu'il est un Afrikaner bien malgré lui (né à Vrede le 29 mai 1935) qui ne cessera d'éprouver à l'égard de sa famille culturelle des sentiments d'ambivalence : « J'éprouvais une sorte de relation haine-amour envers mon peuple », affirme-t-il lors d'une interview en 1994. Cette coupure a quelque chose d'interminable, et va traverser toute l'œuvre comme une meurtrissure. Elle se joue à un niveau littéraire, car il faut à Brink se démarquer de prédécesseurs illustres (Van Wyk Louw, ou Operman), en se lançant dans le mouvement des Sestigers (écrivains des années 1960), en compagnie d'autres écrivains, Étienne Leroux et Jan Rabie. On la retrouve dans son bilinguisme (Au plus noir de la nuit, 1974), dans ce passage permanent opéré d'une langue à l'autre, de l'anglais à l'afrikaans. Elle se déroule aussi à un niveau éthique : il faut rompre avec ce puritanisme calviniste étouffant et culpabilisateur si l'on veut mordre à pleines dents dans le pain de la vie, et aller de l'avant. C'est ainsi que dans L'Amour et l'oubli (2004), une biographie romancée, André Brink nous parle encore de cette frénésie de vivre, et de son amour de la femme. Enfin, la pensée de la séparation qui parcourt son œuvre se déploie à un niveau politique : prendre ses distances avec le monde afrikaner, c'est renier l'apartheid (1947-1994), c'est commencer à s'arracher à un passé colonial, et sur cette terre d'Afrique, dire à ses frères qu'il leur faut cesser de vouloir dominer la population noire pour s'affirmer en l'écrasant de tout son poids.

André Brink

Photographie : André Brink

Le romancier André Brink interroge dans son œuvre le silence et les censures de la société sud-africaine au temps de l'apartheid.  

Crédits : Eric Lalmand / Belga Mag / BELGA/AFP

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André Brink est un passionné d'histoire. Très souvent, le récit prend le rythme d'un roman de ce type. Pour lui, il s'agit là du lieu où les sociétés humaines manifestent leur désir d'une prise de pouvoir. Or, en Afrique du Sud, sa communauté a produit une vision particulière de son histoire : les Blancs auraient une mission, une vocation civilisatrice à remplir sur cette partie du continent. Brink (et en cela il nous fait songer à J. M. Coetzee ou Mike Nicol) veut leur rendre la mémoire et leur ouvrir les yeux en se livrant à un long procès d'un passé présenté de façon si mensongère. Il s'agit donc, comme il l'a déclaré en 1998 « de réinventer le passé par l'imaginaire, de reconquérir un peu de ce territoire historique pour l'arracher à un océan d'oubli et de versions officielles ». C'est ce genre de scénario que nous trouvons dans Un instant dans le vent (1975), qui se situe au Cap au xviie siècle, ou dans Le Mur de la peste (1983) qui se situe en Provence de 1300 à 1700. Dans ces sociétés qui prétendent se calfeutrer derrière leurs murailles, on perçoit avec une plus juste distance tout ce qui se joue alors en Afrique du Sud : la peste, c'est l'attitude envers le Noir. D'une autre façon, en 2000, dans Les Droits du désir, en puisant dans les recherches de l'historien Nigel Penn, Brink effectue un nouveau retour sur les cruautés d'un passé colonial. À la fin de L'Insecte missionnaire (2005), il fournit la liste complète de ses sources (historiques) tout en nous signalant les transformations qu'en romancier il a fait subir à son personnage, Cupido Cancrelas. Bien entendu, renoncer à des versions fallacieuses et flatteuses de ce passé pour finir par s'avouer les horreurs (notamment la torture) commises au nom de la civilisation, cela coûte très cher. Cette révélation, ses personnages la vivent dans la souffrance, de Martin Mynhardt dans Rumeurs de pluie (1978) à Ben du Toit, un an plus tard, dans Une saison blanche et sèche. La culpabilité est toujours là (États d'urgence, 1988).

Pour transmettre ce message à ses lecteurs tout en leur faisant partager des joies esthétiques, Brink explore toutes les ressources du roman occidental. Dans son essai The Novel (1998), il nous a dit son admiration pour Cervantès, Defoe, Diderot, Calvino, et, ce qui n'est pas un hasard, pour Le Procès de Kafka. Passionné de langues, il est au fait des théories littéraires. On va donc assister à un retour au roman picaresque dans Tout au contraire (1993), avec des accents volontiers épiques, à la saga familiale (la dynastie des Landman) dans les deux gros volumes d'Un acte de terreur (1991), et à un recours fréquent à ce que l'on pourrait appeler un réalism [...]

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Écrit par :

  • : professeur émérite à l'université Paul-Valéry, Montpellier

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Pour citer l’article

Jean SÉVRY, « BRINK ANDRÉ - (1935-2015) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/andre-brink/