BREYTENBACH BREYTEN (1939- )

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Au même titre que André Brink ou J. M. Coetzee, Breytenbach né en 1939 à Bonnieval (province du Cap) appartient à la communauté afrikaner. Comme eux, il va rompre avec elle pour venir rejoindre à sa façon le monde de l'anglophonie. Homme d'ici et de nulle part, il poursuit entre son continent, la France et l'Espagne un long et douloureux exil. Mais contrairement à ces écrivains qui ne se sont engagés que par la plume, il s'est lancé à corps perdu dans le combat et la clandestinité politique en participant, dans les années 1972-1973, à l'Okhela, organisation qui prétendait soutenir les luttes de l'A.N.C. (African National Congress) contre l'apartheid. Et il voulait rentrer au pays au bras d'une femme vietnamienne (un tabou, au pays de l'apartheid). Ses activités lui vaudront la prison, de 1975 à 1982. Cette expérience traumatisante va le marquer en profondeur et transformer son écriture. Il rejoint alors le genre malheureusement abondant en ce pays de l'apartheid de la littérature des prisons, de H. C. Bosman à D. Brutus, de A. La Guma à A. Sachs et N. Mandela. Pourtant, faire de lui « un écrivain de la prison » serait commettre une lourde erreur. Car à entendre Breytenbach, nous sommes tous des condamnés à l'enfermement à vie, dans les cellules de nos peurs intérieures. Cela ne l'empêche nullement de témoigner (il a passé deux années dans le couloir des condamnés à mort), de décrire le quotidien de cet espace carcéral, pour en montrer (Confession véridique d'un terroriste albinos, 1984) toutes les cruautés, tout le système social mafieux qui y sévit. Puis vient la peinture d'une relation perverse entre les « Boers » (matons) et leurs victimes désignées : nous assistons, dans ces pages frémissantes d'émotion et de rage, à une lente descente aux enfers.

Or, si la langue est un espace de liberté, elle est aussi un lieu d'enfermement. L'afrikaans, c'est aussi la langue du « Baas » (maître). C'est contre elle que l'écrivain va retourner toute sa violence. Son ami André Brink (ils participèrent ensemble aux Sestigers, mouvement qui se voulait iconoclaste dans le monde alors feutré de la littérature afrikaner) n'hésite pas à dire, dans sa Préface au journal Une saison au paradis (1977-1980) : « La façon dont Breytenbach manipule l'afrikaans tient d'une prouesse pyrotechnique ». Adieu syntaxe, ordonnance polie des mots, ponctuation qui empêchent la pleine respiration de la page. L'écriture se déroule ici comme une perpétuelle errance. Ainsi dans Mémoire de poussière et de neige (1989) : « le croiriez-vous ? Je ne sais pas où je vais ». On va donc trouver dans ce livre, comme dans d'autres, des dialogues, poèmes, débats philosophiques et politiques, scénarios de films, en un désordre anarchisant. Un peu plus tôt, dans les Confession d'un terroriste albinos, Breytenbach nous avait prévenus : « écrire, c'est comme lancer un navire sombre sur une mer noire. Il faut laisser filer. Il faut suivre ». Quant à la poésie, elle est « un mécanisme de survie » (Feuilles de route, 1986). L'écriture, entre ses mains, devient une nativité perpétuelle, un antique dialogue entre Éros et Thanatos. C'est autour de cette notion d'évacuation, que l'on retrouve dans Mouroir, notes miroir pour un roman (1983) que gravite cet art d'écrire : vomissements, purges et défécations. Les images de putréfaction abondent, au travers d'une sorte de bestiaire personnel où la carcasse du cheval de Picasso demeure une figure obsédante (Tout un cheval : fictions et images, 1989). S'y ajoute l'escargot, labyrinthe où il vient se lover avec quelque morbidité. La captivité, réelle ou symbolique, fait éclater les images de son ego. Ainsi, dans Mémoire de poussière et de neige, se dénomme-t-il Niemand (personne), puis Anon (proche d'anonyme), alors que le père s'appelait Noma, ce qui se rapproche fortement de Nemo, version latine et homérique du Niemand allemand. Chez Breytenbach la figure du double qui doit mourir pour laisser place à la vie a quelque chose de lancinant et d'ostentatoire. Peut-être est-ce dû à une vérité cachée : « J'avais un frère jumeau qui s'est éteint à ma naissance ». Amoureux de Rimbaud, des surréalistes, de Kafka et de Nietzsche, on retrouve dans la facture de ses toiles crues et brutales la trace de nombreux maîtres, de Miró à Chirico, de Man Ray à Francis Bacon. La traduction représente un autre défi, une autre manière de violer la langue de l'autre autant q [...]

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  • : professeur émérite à l'université Paul-Valéry, Montpellier

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Dans le chapitre « La contestation et son renouvellement »  : […] Dès 1964, dans son premier roman, L'Ambassadeur ( Die Ambassadeur ), André Brink formule une question qui ne cessera de le hanter, et qui jaillit tout droit de sa culture afrikaner : « Si seulement on pouvait se débarrasser de ce concept de péché pour pouvoir vivre librement, vivre à fond... mais meum Peccatum contra me est semper . » Il n'y parviendra pas toujours, car nombre de ses personnages s […] Lire la suite

Pour citer l’article

Jean SÉVRY, « BREYTENBACH BREYTEN (1939- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/breyten-breytenbach/