Abonnez-vous à Universalis pour 1 euro

MENDIETA ANA (1948-1985)

En 1982, à New York, l'artiste d'origine cubaine Ana Mendieta déclare : « Je crois que l'artiste est limité, même dans ce à quoi il peut donner vie. Je fais l'art que je fais parce que c'est le seul type d'art que je peux faire. Je n'ai pas le choix. Le philosophe espagnol Ortega y Gasset a dit : „Être un héros, être héroïque, c'est être soi-même“. » Pour Ana Mendieta, l'héroïsme aura consisté à mettre sa vocation d'artiste au service d'une cause supérieure : devenir un être humain, « dialoguer avec le monde ». De cette aspiration teintée de mysticisme, son œuvre restitue aujourd'hui encore la trace – entre inscription et effacement, affirmation et oubli de soi, Body Art et Land Art.

Ana Mendieta naît en 1948 à La Havane, dans une famille bourgeoise comptant une lignée d'hommes politiques de premier plan. Sa grand-mère maternelle, peintre dans sa jeunesse, avait cessé toute activité artistique après son mariage. Peut-être en eût-il été de même pour Ana si, en 1961, à la suite de la révolution castriste, ses parents ne l'avaient pas envoyée dans un orphelinat catholique aux États-Unis. Cet exil douloureux détermine en elle un intérêt exacerbé pour sa culture d'origine que n'atténuera pas l'obtention de la nationalité américaine dès 1971. Étudiante à l'université de l'Iowa, elle délaisse vite la peinture, qu'elle juge trop peu « réelle », et réalise dès 1972 ses premières performances. Dans Facial Hair Transplant, inspiré par l'œuvre de Duchamp L.H.O.O.Q. (1919), Ana Mendieta colle sur son visage la barbe de son camarade Morty Sklar, afin de capter sa force. Cette dimension « magique » restera la marque de son art. Bientôt, son corps dénudé devient le centre de mises en scène où le sang joue un rôle cathartique et propitiatoire. Dans Rape Scene (1973), « tableau vivant » inspiré par le viol et le meurtre d'une étudiante de son campus, ou Dead on Street (1973), où elle offre sa dépouille au regard des passants, Ana Mendieta s'identifie à la victime d'une violence sociale à laquelle sa propre violence fait écho. Dans Death of a Chicken et Bird Transformation (1972), elle devient l'agent d'un rituel doublement régénérateur, puisque le sacrifice, en lui conférant les pouvoirs de l'animal, lui permet aussi de renouer avec la pensée magique à l'œuvre dans la santeria, manifestation si vivace de la religiosité afro-cubaine. Avec People Looking at Blood et Sweating Blood (1973), le sang est au cœur d'un dispositif d'inscription – il se répand sur un trottoir, dégouline sur un visage – aléatoire et médusant, tandis que, dans Body Tracks (1974), l'artiste étale l'empreinte de son corps sur un mur. Ces « traces » annoncent la série des Siluetas, terme qui désignera, à partir de 1975, un corps féminin dépersonnalisé, archétypal, souvent réduit aux indices de son passage, et dont Mendieta explorera inlassablement les modalités d'apparition jusqu'en 1980.

La première, Silueta de Yemayá (1975), est réalisée en Iowa, mais elle fait suite à une série d'actions exécutées en 1971, 1973 et 1974, à Oaxaca, au Mexique, où Mendieta se passionne pour la culture précolombienne. Mêlant ce substrat archéologique aux traditions catholiques et animistes, elle invente des rites funéraires en y intégrant une vision syncrétique des cycles vitaux. Ainsi, dans Flowers on Body (1973), les fleurs blanches recouvrant l'artiste allongée dans une tombe zapotèque montrent la vie renaissant sur un corps mort. Dans El Entierro del Ñañigo (1976), une Silueta se consumant debout illustre l'expression « renaître de ses cendres ».

Prenant souvent forme en plein air, les Siluetas sont soumises aux principes de décomposition, de consomption,[...]

La suite de cet article est accessible aux abonnés

  • Des contenus variés, complets et fiables
  • Accessible sur tous les écrans
  • Pas de publicité

Découvrez nos offres

Déjà abonné ? Se connecter

Écrit par

  • : docteur en histoire de l'art à l'université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • BODY ART

    • Écrit par Anne TRONCHE
    • 4 586 mots
    • 1 média
    Bien qu'ayant fait ses études aux États-Unis,Ana Mendieta cherchait par le biais de la performance et de rituels conçus comme des actes de purification à retrouver son héritage cubain. L'utilisation du sang, de la terre dont elle s'enduisait le corps donnent lieu à des images envoûtantes où s'expriment...

Voir aussi