AFRIQUE NOIRE (Culture et société)Langues

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Il ne semble pas exagéré de dire qu'il existe un « tiers monde » dans le champ d'étude des langues ethniques et que les langues de l'Afrique noire en font partie. On en a progressivement rendu compte depuis le xviie siècle ; mais, jusqu'à une date assez récente, cette documentation descriptive a souvent manqué de rigueur scientifique. À cela il y a deux raisons. Tout d'abord, une raison historique : l'ouverture de l'Europe sur l'Afrique est une histoire complexe où se mêlent des motivations mercantiles, un apostolat missionnaire et une « vision de l'étranger » qui ne pouvaient que lier à un opportunisme pratique, tempéré de curiosité, tout intérêt porté aux langues et aux civilisations. Il s'agissait seulement de permettre une traduction, dans les meilleurs cas, de la doctrine chrétienne, dans les pires, d'inventaire de marchandises. Une seconde raison relève de la science linguistique elle-même : celle-ci s'est affirmée au xixe siècle comme essentiellement comparative et historique, et sa réflexion a totalement négligé les fondements théoriques de la description. C'est pourquoi, dès le xixe siècle, les langues de l'Afrique noire furent l'objet de grandes synthèses ; toutefois, on oubliait qu'on ne compare que ce qu'on connaît bien, et le travail de documentation s'intensifiait suivant des principes qui n'avaient été mis ni en doute ni même en question.

Certes, nous n'en sommes plus là : peut-être toutes les écoles linguistiques modernes se sont-elles essayées en Afrique. Les descriptions sont aujourd'hui aussi nombreuses que variées dans leurs références théoriques, sans compter que les descriptions empiriques se poursuivent. De plus, la linguistique comparative est parvenue à certains résultats d'ensemble, bien qu'elle se heurte à une limite que lui impose l'état actuel de nos connaissances.

Il semble donc que deux démarches générales doivent nécessairement orienter les études : la description des états de langues et la recherche d'un classement interne des groupes de langues apparentées. Ces deux objectifs, outre leur intérêt sur le plan de la recherche fondamentale, permettront de donner un fondement solide aux travaux de linguistique appliquée : traduction et terminologie, élaboration de matériaux pédagogiques en vue de la scolarisation en langues africaines et de l'alphabétisation.

Historique et résultats

Les plus anciens documents

L'historique de la linguistique négro-africaine permet de mieux apprécier l'acquis dont nous disposons aujourd'hui.

Une première question se pose : quels sont les documents les plus anciens ? Le nubien est la langue africaine dont on possède les textes les plus anciens (fragments de la Bible) écrits en caractères coptes. Ils se situent entre le viiie et le xie siècle. Ils appartiennent à l'histoire de ces royaumes nubiens sis au sud de l'Égypte, héritiers du royaume de Kush. Leur étude, qui reste à faire, pourrait être fondamentale du point de vue des affinités de la civilisation noire avec l'Égypte.

Le plus ancien document dont on est à même de faire une traduction se trouve être un poème swahili : ce document, écrit en caractères arabes, date de 1714. Il est composé de mille strophes. Son existence prouve qu'une tradition littéraire était alors bien vivante en pays swahili (J. Knappert). On sait par ailleurs qu'une vieille chronique datée de 1500 a été perdue ; elle est attestée dans un rapport portugais. Parmi les anciens documents dont les auteurs ne sont pas africains, L. Homburger cite la traduction en kikongo d'un traité de la doctrine chrétienne parue à Lisbonne en 1624. Un capucin, le P. Hyacinthe Brusciotto de Vetralla, publie à Rome, en 1650, un vocabulaire kikongo-portugais-latin-italien, ainsi que « la déclinaison des noms, ou, pour mieux dire, leurs principes et leurs règles ». On a retrouvé, selon Homburger, des manuscrits sans nom d'auteur à Besançon, à Londres, à Rome. La première collecte lexicale faite par un voyageur sur la langue peule date de 1660. Le hottentot est décrit au début du xviiie siècle.

Il est possible que des recherches systématiques dans les archives des congrégations religieuses et des ports nous livrent d'autres documents. Pour le moment, on peut tirer deux conclusions. Dès le xviie siècle, le monde européen eut connaissance de quelques langues africaines. Par contre, la paucité des documents strictement africains est certaine et irrémédiable. La civilisation de l'Afrique noire, si on la caractérise d'après les techniques de la communication, est une civilisation de l'oralité et offre peu de jalons chronologiques. Le linguiste est, face aux langues noires, comme l'archéologue face à une station sans stratigraphie où les vents auraient nivelé tous les étages.

« Polyglotta Africana »

C'est dans la seconde moitié du xixe siècle et tout au début du xxe que la documentation s'est intensément accrue. L'étude du duala du Cameroun n'a jamais été reprise depuis la petite grammaire de C. Meinhof en 1912. G. Manessy et S. Sauvageot donnent une liste de cinquante-cinq travaux sur le wolof entre 1732 et 1898. Les récents travaux de G. Innes sur le grebo (Liberia) font suite à six publications qui vont de 1838 à 1877. On pourrait multiplier les exemples. Il faut citer ici, pour l'Ouest africain, les deux centres qui ont suscité de nombreux travaux, Saint-Joseph-de-Ngazobil au Sénégal, et surtout Fourah Bay Institute en Sierra Leone, auquel est attaché le nom de S. W. Koelle. L'historien anglais P. E. H. Hair en a remarquablement fait l'histoire dans une introduction à la réédition de l'œuvre de Koelle, Polyglotta Africana. Freetown, capitale de la Sierra Leone, était alors le lieu de rassemblement de milliers d'esclaves délivrés de la traite désormais interdite. Ils fournirent à Koelle la matière de la recension : trois cents termes sélectionnés, communs à deux cents vocabulaires, recouvrant à peu près cent vingt langues. La notation est minutieuse, selon les procédés diacritiques de Lepsius.

Les bases théoriques

Pour juger de la documentation rassemblée jusqu'à la période de l'avant-guerre, que ce soit celle des missionnaires, celle des explorateurs comme le grand H. Barth (1821-1865), celle des savants comme M. Delafosse, D. Westermann, il faut la situer par rapport à la science linguistique. Un certain aspect de la linguistique, et longtemps le plus brillant et le plus décisif, est né au xixe siècle... « avec la prise de conscience des réalités linguistiques, le classement et la mise en ordre d'une masse innombrable de faits, la formation d'une méthode scientifique solide » (M. Leroy). Ainsi la linguistique, s'affirmant dès son départ comme science, se veut historique et comparative et s'inscrit dans le mouvement général de l'anthropologie naissante, qui retient [...]

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Écrit par :

  • : chargé de recherche au C.N.R.S., chargé de conférences à l'École pratique des hautes études (IVe section)
  • : professeur à l'École nationale des langues orientales vivantes

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Pour citer l’article

Emilio BONVINI, Maurice HOUIS, « AFRIQUE NOIRE (Culture et société) - Langues », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/afrique-noire-culture-et-societe-langues/