Issue d'une famille d'« éminents victoriens », comme les appelait Lytton Strachey, Virginia Woolf a voulu dégager le roman anglais de la gangue des traditions et du formalisme qui l'enveloppait, l'affranchir de toutes les normes pour créer un « roman de l'avenir ». Sa recherche s'est poursuivie à travers chacune de ses œuvres romanesques, que Marguerite Yourcenar a définies comme des « biographies de l'être ». Ce ne sont plus les types, les caractères, les catastrophes ou les drames de l'amour qui sont les ressorts du récit, mais la transformation des consciences, cette région obscure de la personnalité que Henry James, Proust et les romanciers russes avaient déjà explorée, les instants fugitifs, les « moments de vision », tout ce qui forme « le halo lumineux, l'enveloppe semi-transparente qui nous entoure du commencement à la fin de notre état d'être conscient ».
1. Sous le signe de la tragédie
Née à Londres, fille d'un critique remarquable, Leslie Stephen (homme à la fois faible et tyrannique qui servit de modèle au Vernon Whitford de L'Égoïste de Meredith), et de Julia Duckworth, Virginia Woolf eut une enfance très tôt marquée par la tragédie. Du premier mariage de son père avec une fille de Thackeray, une enfant anormale était née, qui devait vivre internée jusqu'à sa mort en 1945. Du premier mariage de sa mère, Julia, avec Duckworth, trois enfants étaient nés, dont le fils aîné, George, devait jouer un rôle des plus importants et des plus ambigus auprès de Virginia, sa demi-sœur et sa cadette de quatorze ans. Ensemble, les Stephen eurent quatre enfants : Vanessa, qui épousa le critique Clive Bell, Thoby (qui mourut d'une fièvre typhoïde à vingt-six ans), Virginia et Adrian. On voit la complexité de cette constellation familiale et l'importance que durent avoir tous ces traumas des premières années. Virginia était d'autant plus vulnérable qu'elle avait perdu sa mère à l'âge de quatorze ans, alors que se précisaient les assiduités de son demi-frère George. Pour toute […]
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