2. Ulysse, roman de la modernité
Dans ce livre qui a bouleversé au xxe siècle les lois du roman, Joyce accomplit un travail stylistique prodigieux : non seulement chaque épisode est rédigé selon un code rhétorique différent, mais l'écriture s'affranchit progressivement du sujet traité pour devenir son propre objet, à l'image du monologue final de Molly, constitué de huit phrases sans ponctuation, courant sur 38 pages et se concluant sur un orgasmique « oui ». Là, pour l'une des premières fois dans la littérature mondiale, un personnage se construit uniquement en parlant : « ...il m'a demandé si je voulais oui dire oui ma fleur de la montagne et d'abord je lui ai mis mes bras autour de lui oui et je l'ai attiré sur moi pour qu'il sente mes seins tous parfumés oui et son cœur battait comme fou et oui j'ai dit oui je veux bien Oui. »
De même, le fragile instant urbain (une journée à Dublin) se voit inséré au sein d'une trame encyclopédique qui l'ouvre sur l'universel et le permanent. Selon un schéma hérité de la scolastique médiévale, Joyce élabore un réseau de correspondances : à chaque épisode ou personnage se voient associés heures, couleurs, arts, techniques, symboles, organes. Ainsi, tout autant somme des formes du savoir que parodie de la compulsion encyclopédique, Ulysse procède, comme le fit remarquer l'écrivain autrichien Hermann Broch (1886-1951), d'une contrainte inhérente au langage, qui « force à exprimer la juxtaposition par une succession, l'événement unique par la répétition ». Cette exigence de simultanéité, pour exprimer le totalité de la vie, fut reprise par nombre d'écrivains, tels Virginia Woolf, dans Mrs Dalloway (1925) ou John Dos Passos, avec son polyphonique Manhattan Transfer, publié la même année. Ils s'inspirèrent également de sa célébration de la ville : de Dublin, Joyce disait que si elle venait à disparaître on pourrait la reconstruire grâce à son Ulysse. De fait, la topographie, avec ses lieux réels, fonctionne en contrepoint des fantasmagories suscitées par […]
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