Le génie de Rudolf Serkin se dissimule derrière une biographie d'une trompeuse simplicité et d'un mutisme rare. Aucun accident passionnel, aucun de ces coups d'éclat qui bouleversent les foules ne vient déranger l'ordonnancement d'une vie tout entière dédiée à la seule musique. Digne des classiques, cette carrière d'artisan chambriste, modeste et orgueilleux. Classique encore ce répertoire qui n'accueille qu'un petit nombre d'œuvres solidement construites, qui fuit tout à la fois les épanchements pathétiques d'un certain romantisme et les aventures harmoniques et rythmiques du xxe siècle. Classique toujours ce refus des séductions faciles, ce jeu sans concession qui ose revendiquer jusqu'à l'austérité. Mais, derrière la fermeté de l'architecture, l'infaillibilité du style et la perfection digitale percent la quête anxieuse du message, la passion de la grandeur, l'exigence jamais satisfaite. Sous la maîtrise de la forme, Rudolf Serkin, infatigablement, questionne la musique.
1. Un enfant prodige
Rudolf Serkin naît le 28 mars 1903 à Eger, en Bohême, ville qui appartient alors à l'Empire austro-hongrois (aujourd'hui Cheb, en République tchèque). Il fait ses études au Conservatoire de Vienne. Depuis ses cinq ans, il est, à l'évidence, un enfant prodige. Josef Marx, le très conservateur, mais aussi Arnold Schönberg, qui est son contraire, assurent sa formation musicale. Richard Robert lui enseigne le piano. En 1915, il fait ses débuts avec l'Orchestre philharmonique de Vienne dans l'épineux Premier Concerto de Mendelssohn. Il a dix-sept ans quand il rencontre Adolf Busch. De ce choc fondamental naît l'influence qui dominera toute sa vie. Le grand violoniste allemand l'installe chez lui, à Berlin, et l'associe à sa carrière de chambriste. À ce pianiste de dix-huit ans il confie la difficile cadence du Cinquième Concerto brandebourgeois qu'il enregistre alors avec Marcel Moyse (flûte). Tant au concert que lors des enregistrements de disques, Rudolf Serkin devient le partenaire attitré d'Adolf Busch et […]
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