2. Une composition fragmentaire
Pour restituer cette succession rapide d'idées, de souvenirs ou de flashs, il est évident qu'une dissertation bâtie dans l'idée de donner un sens final à ce qui est dit n'était pas appropriée. Barthes a donc recours à un procédé qu'il affectionne : celui du fragment. « Par rapport au nappé du discours construit, dit-il, le fragment est un trouble-fête, un discontinu qui installe une pulvérisation de phrases, d'images et de pensées dont aucune ne „prend“ définitivement. »
Roland Barthes par Roland Barthes s'organise ainsi en une suite de séquences brèves, précédées d'un titre (ce qui permet de les ranger par ordre alphabétique, sous forme de dictionnaire) et très diverses dans leur statut : tableautins, aphorismes, petits épisodes narratifs que Barthes appelle des dictées ou encore des sortes de « haïkus », cette forme poétique lapidaire, au sens incertain, qui, entre autres éléments de la culture japonaise, fascinait l'auteur.
La forme brève présente toutefois un risque ; excluant de fait le développement et la nuance, elle échappe difficilement à l'assertion péremptoire, à la maxime, au stéréotype, en bref à la bêtise. Mais si bêtise il y a, celle-ci est à mettre au compte du personnage de roman qui s'exprime : admirable duplicité d'un discours où l'on ne sait jamais vraiment qui parle. En revanche, le recours au fragment permet de multiplier les premières phrases et du coup la jouissance que procure cette répétition inaugurale : « Autant de fragments, autant de débuts, autant de plaisirs. »
C'est ce qui explique en partie l'évident bonheur d'écriture qui enveloppe ce livre ironique, malicieux, extrêmement habile dans l'étagement de ses niveaux d'énonciation et de ses degrés de lecture, mais d'une constante et communicative jubilation, et qui marque un tournant décisif dans l'œuvre de Barthes. Celui-ci y passe définitivement du rang d'écrivant (celui qui utilise l'écriture comme un instrument) à celui d'écrivain (celui pour qui l'écriture est une fin en soi).
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