À l'automne de 1945 paraît Drôle de jeu, roman de la Résistance et prix Interallié. Le héros en est François Lamballe, dit Marat. Dans le choix de ces patronymes l'un aristocratique, l'autre roturier (et de plus révolutionnaire) se trouve résumé tout le paradoxe et le drame de Roger Vailland. Promenant son profil d'oiseau de proie sur le champ de bataille, avec cet air revenu de tout qui caractérise le libertin, il « joue ». Quoi ? sa vie. Étant son premier spectateur, et le plus exigeant, il recherche, comme l'aficionado, le geste parfait. Le comment enveloppe le pourquoi. Cette esthétique du spectateur, ce « regard froid » (titre qu'il donnera à un recueil d'essais paru en 1963) définit une morale dégagée. En contrepartie, le libertin est « un homme seul ». S'il participe aux combats de ce monde, c'est comme Fabrice sur le champ de bataille de Waterloo, en personnage facultatif. Définissant ses liens avec la politique, celle du Parti communiste en l'occurrence, Vailland-Marat déclare : « Je suis fils de bourgeois. Je lutte contre ma classe de toutes mes forces, mais j'ai hérité de ses vices, j'aime son luxe, ses plaisirs. »
D'origine petite-bourgeoise (son père était architecte), Vailland fait partie au lycée de Reims d'un groupe de dissidents, les Phrères simplistes, qui se reconstitue à Paris sous le nom de Grand Jeu. Cette initiation à la littérature, à l'expérience poétique, malgré sa brièveté, marquera profondément le jeune Vailland qui participa à la rédaction des deux premiers numéros de la revue. Le groupe, auquel appartiennent Roger Gilbert-Lecomte, René Daumal et René Maublanc, aspire à « la révolution par la poésie », cette voie royale ; mais la volonté de préserver son indépendance le maintient en marge des surréalistes. En 1928, Vailland entre à Paris-Midi comme pigiste ; un article sur le préfet de police Chiappe lui vaut d'être « exclu » par les surréalistes. Il tourne alors le dos à la littérature : drogue, amours, dépressions, ennui, travaux « alimentaires ». La décision en […]
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