La difficulté, voire l'impossibilité de classer dans un genre délimité l'œuvre de Paul Bénichou donne la mesure de sa nouveauté. Faute d'une meilleure appellation, on pourrait accepter celle d'histoire des idées ou d'histoire de la littérature. Ni une appellation ni l'autre ne rendrait suffisamment compte cependant de la forme spécifique que les idées revêtent dans la littérature ou de ce qui est en jeu dans la circulation de celles-ci : l'irréductibilité des valeurs aux faits. Inlassablement, le souci de Paul Bénichou consiste à rassembler, analyser, éclairer, transmettre le sens des œuvres, engageant avec leurs auteurs l'échange des consciences virtuellement infini où s'élaborent des préoccupations toujours actuelles. À l'écart des modes et des mots d'ordre, comme de toute polémique, l'œuvre est celle d'un humaniste qui se revendique pleinement comme tel. Tout discours antihumaniste est à ses yeux une proclamation désastreuse et contradictoire. Paul Bénichou a gardé de la confrontation avec les événements de son siècle la volonté de ne jamais dissocier les textes et les doctrines étudiés de leurs implications éthiques, politiques, ni de la nature du lien social qu'ils proposent.
1. Entre l'écriture et la voix
Paul Bénichou est né en 1908 à Tlemcen, en Algérie, dans une famille juive algérienne du côté de son père et juive espagnole du côté de sa mère. L'alliance est décisive, qui unit l'importance du livre, celle de la Bible au premier chef, et de la tradition orale. Paul Bénichou recueillera au sein de sa famille des « romances » chantés remontant au xive ou au xve siècle et publiera en 1968 le Romancero judeo-español de Marruecos. Après des études au lycée d'Oran, puis à Louis-le-Grand, où il se lie d'amitié avec Ferdinand Alquié et découvre le surréalisme, il intègre l'École normale supérieure, passe l'agrégation de lettres, enseigne dans le secondaire. Révoqué de l'enseignement sous Vichy en application du statut des Juifs, il trouve finalement un poste en Argentine, où il restera jusqu'en 1949. L […]
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