Prolongement de la main de l'homme, l'outil est un moyen grâce auquel celui-ci peut transformer la nature. Tout se passe comme si la libération de la main venait compenser au centuple la force buccale que l'homme perd par rapport aux autres mammifères. L'outil, en effet, à la différence des organes, ne meurt pas avec l'individu ; il ne se transmet pas par hérédité mais par héritage et, en raison même de sa mobilité, son perfectionnement est indéfini. Ainsi l'outil, loin d'être abandonné au hasard comme l'instrument occasionnellement utilisé par le singe, est transmis, avec la série des gestes qu'il suppose, de génération en génération. L'outil est de l'ordre de la culture.
On peut donc, par extension métaphorique, appeler outil tout ce qui est de l'ordre des moyens pour une société. Toutes les institutions, tous les instruments de pensée (langue, parole, concept) sont de l'ordre des outils. La problématique de l'outil, parente de celle de la production, du moins de la production artisanale, renvoie à l'idée d'activité, de construction. Parler d'outillage mental, c'est se situer à l'intérieur d'une problématique critique de la connaissance.
C'est, cependant, avec le mode industriel de production et l'avènement de la machine que l'outil, selon une évolution sémantique de caractère négatif, passe d'un sens très général à un sens précis. La civilisation de l'outil était celle de la maîtrise de la matière par l'individu. L'outil permet, en effet, une relation quasi immédiate avec l'objet fabriqué ; ainsi s'expliquent la valeur humaniste qu'on lui attribue et la nostalgie de l'artisanat que son idée suscite, comme sa réapparition tenace sous diverses formes dans la société industrielle, capitaliste ou socialiste. La machine, au contraire, crée une autre relation de l'homme avec la matière. La marchandise suppose le jeu des rapports de production, dans lequel l'individu n'est qu'un chaînon. Certes, sans la maîtrise de l'homme, aucun complexe technique ne pourrait fonctionner et l'homme n'a pas à craindre de devenir totalement l'esclave de la machine. Néanmoins, suivant que l'instrument de production est la machine ou l'outil, on a affaire à l'une ou l'autre de deux manières de travailler et de transformer le monde. La manière « machiniste » est si compliquée qu'elle ajoute à l'aliénation du travail celle du savoir ; le monde du machinisme échappe, en effet, à la majeure partie des hommes, même à ceux qui en font partie.
Marie-Odile MÉTRAL-STIKER
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