Bien qu'elle soit unanimement saluée comme la grande dame des lettres sud-africaines, en particulier depuis que le prix Nobel consacra son œuvre en 1991, le sort de Nadine Gordimer n'a pas toujours été aussi enviable. Son indéfectible engagement pour la liberté d'expression et contre le régime de l'apartheid lui a longtemps valu de virulentes critiques de tous bords, aussi bien de la part des écrivains noirs tentés par des formes d'expression plus radicales que de celle de la communauté blanche, qui lui reprochait de trahir son appartenance raciale. Mais elle sut tenir tête, résista à la censure et se refusa toujours à quitter l'Afrique du Sud, suivie en cela par John Michael Coetzee, Breyten Breytenbach, André Brink, Alan Paton et d'autres.
1. « Faire surgir l'histoire à partir de vies individuelles »
Née en 1923 à Springs, petite ville minière du Transvaal, de parents immigrés, Nadine Gordimer est retirée de l'école à l'âge de onze ans, sa mère prétextant un souffle au cœur qui s'avérera imaginaire. Pendant cinq ans, elle n'ira pas en classe, mais lira tout ce qui lui tombe sous la main. À l'âge de treize ans, elle publie une nouvelle – elle en écrira plus de deux cents – suivie d'un recueil (Face to Face) en 1949. À ses débuts, elle se contente de dénoncer les préjugés et les illusions des Blancs « libéraux », mais dès Occasion of Loving (1963), largement autobiographique, elle souligne la nécessité d'historiciser ses prises de position : l'héroïne comprend à la fin du roman qu'elle est conditionnée par les circonstances politiques et sociales, et que l'histoire de l'Afrique l'a construite au même titre que son appartenance européenne. L'influence des théoriciens marxistes, comme Georg Lukács et Ernst Fischer, n'est pas étrangère à cet infléchissement. Dans le même temps toutefois, la romancière ne manque pas de souligner les limites, voire les impasses auxquelles peuvent conduire les appels à la révolution. The Late Bourgeois World (1966) tourne en ridicule un personnage de saboteur blanc acculé au s […]
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 2 pages…



