Bien qu'elle traverse toute l'histoire de la pensée, l'idée d'univers multiples a vu son statut évoluer considérablement depuis quelques années : d'une position métaphysique ou d'une image mythologique, elle s'est muée en hypothèse scientifique ou, plus exactement, en conséquence d'hypothèses scientifiques émises pour répondre à des questions bien déterminées de physique des particules ou de gravitation. De façon remarquable, l'émergence d'univers multiples, naturelle dans la plupart des théories – établies ou spéculatives – dont nous disposons à l'heure actuelle, permet de résoudre certains paradoxes fondamentaux de la physique contemporaine. La proposition est vertigineuse : notre Univers tout entier réinterprété comme un îlot dérisoire dans un immense méta-monde infiniment vaste et infiniment diversifié. Les lois réapparaissent comme des phénomènes, la nécessité se meut en contingence. L'étrangeté de notre monde s'explique par un effet de sélection : nous nous trouverions dans une zone du multivers qui est évidemment hospitalière. L'idée demeure-t-elle scientifique ? Peut-elle être testée ? Si certaines précautions de rigueur et de prudence sont observées, le multivers s'inscrit bien dans la mouvance scientifique la plus orthodoxe. Mais il invite aussi à des développements philosophiques profonds, et c'est une part de son intérêt.
1. Une brève histoire des multivers
L'idée d'univers multiples se rencontre chez différents auteurs à travers l'histoire. C'est sans doute chez Anaximandre (vie siècle avant J.-C.) qu'elle apparaît en premier, au détour d'une réflexion sur le concept d'apeiron, littéralement « l'illimité ». Anaximandre pense une multitude de mondes successifs définis par leurs rapports à la qualité, à l'espace et au temps. La proposition, sous une autre forme, se trouve également chez les grandes figures de l'atomisme ancien : Démocrite, par exemple (ve siècle avant J.-C.), considère que les mondes sont en nombre infini, naissent et se forment.
Au Moyen Âge et à l'âge classique, les mond […]
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