2. Une fresque amère
La fresque romanesque des Thibault se présente comme un « cycle », comparable par son ambition et son ampleur, sinon par sa philosophie au Jean-Christophe de Romain Rolland (1909), aux Salavin (1902-1932) ou à La Chronique des Pasquier (1933-1945) de Georges Duhamel, aux Hommes de bonne volonté (1932) de Jules Romains, au cycle du Monde réel d'Aragon (1933-1944), aux Hauts-Ponts (1932-1936) de Jacques de Lacretelle. Ce type de romans, qui hérite du réalisme social de Balzac et de Zola, est inséparable d'une interrogation sur le sens de l'aventure individuelle, fécondée par le conflit de la science et de la foi. L'homme s'épanouit-il en reliant son destin à une cause collective, portée par un messianisme scientifique, ou seule la ferveur en Dieu peut-elle lui faire espérer un prolongement spirituel ? Il faut souligner que le maître dont s'est toujours réclamé Martin du Gard est Tolstoï, l'auteur de Guerre et Paix (1869), chez qui le destin des personnages fait écho aux mouvements de l'Histoire.
L'actualité de l'œuvre de Martin du Gard s'explique, comme l'avait noté Camus, par son désenchantement à l'égard de quelque idéologie que ce soit et par son intuition des ambiguïtés profondes de la sexualité à l'origine du comportement de ses personnages. Annonçant La Peste (1947) de Camus, Les Thibault, sous couvert de réalisme, préfigurent l'immersion de l'étrange et de l'absurde dans l'univers romanesque.
[…]… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 1 page…



