2. Un jeu de miroirs
La richesse romanesque et l'abondance des intrigues servent à Gide, telles des lentilles de foyers différents, à entretenir l'incertitude sur la réalité des événements, à jeter le trouble sur le comportement et la psychologie des personnages, tous partagés entre les valeurs bourgeoises et la révolte. Mais la complexité délibérée de la structure romanesque ainsi que le procédé de mise en abyme, qui nous fait parfois penser que le roman qu'Édouard entreprend d'écrire est celui-là même que nous lisons, renvoient également à la crise du roman : « J'ai souvent pensé, interrompit Édouard, qu'en art, et en littérature en particulier, ceux-là seuls comptent qui se lancent vers l'inconnu. On ne découvre pas de terre nouvelle sans consentir à perdre de vue, d'abord et longtemps, tout rivage. » Ce constant dédoublement entre fiction et réalité annonce cette « ère du soupçon » que les « nouveaux romanciers », notamment Nathalie Sarraute et Alain Robbe-Grillet, théoriseront au milieu des années 1950.
L'œuvre de Gide pose également le problème de la jeunesse, en une époque de grande crise intellectuelle et morale. L'aptitude gidienne à confondre esthétique et morale, hédonisme et rigueur, plaisir et discipline en a fait un modèle pour cette génération, mal remise du massacre de la Grande Guerre (1914-1918), formée à l'école de la tradition classique et répugnant à la révolte anarchique de Dada puis du surréalisme, méfiante enfin à l'égard des deux totalitarismes, nazisme et communisme, qui divisaient l'Europe.
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