2. Philosophie et obscénité
Sade s'est imposé à la mémoire collective comme l'auteur de Justine. Il est vrai que c'est la figure de la jeune fille vertueuse et pieuse qu'il a développée initialement dans un conte philosophique, Les Infortunes de la vertu, composé à la Bastille en 1787. C'est elle encore qui raconte sa vie dans un roman plus détaillé, qui paraît en 1790, Justine, ou les Malheurs de la vertu. Mais La Nouvelle Justine lui retire la parole ; son histoire est désormais rapportée à la troisième personne, et c'est Juliette la scélérate qui détient le monopole du récit. La genèse de l'œuvre, qui s'étend sur une douzaine d'années, montre l'approfondissement obsessionnel qui anime l'écriture de Sade. Le constat grinçant d'un irréductible décalage entre morale et réalité laisse progressivement la place à une jubilation dans la transgression et le crime. L'abstraction du conte philosophique débouche sur un roman d'éducation chatoyant et bariolé. Le romancier, qui connaît et pratique au besoin les règles de la langue la plus classique, prend plaisir à la corrompre par l'introduction d'un vocabulaire obscène, par la peinture des perversions sexuelles, de même qu'il bafoue les principes de la philosophie traditionnelle en affirmant un matérialisme radical, un déterminisme sans faille, ne laissant de choix à l'homme qu'entre l'immoralisme de la nature ou une surenchère plus criminelle encore. Les libertins sadiens sont athées, mais certains, pour atteindre l'absolu du crime, rétablissent la « chimère religieuse » sous la forme d'un Être suprême en méchanceté.
L'originalité de l'œuvre tient à une alliance de la philosophie et de l'obscénité dont le seul exemple antérieur est peut-être fourni par Thérèse philosophe, roman attribué au marquis d'Argens et diffusé sous le manteau à la veille de 1750. Les Malheurs de la vertu présente une « Justine mauvaise philosophe », tandis que Juliette atteint à la froide lucidité de celle qui est revenue de toutes les illusions morales et r […]
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