En définitive, Laclos est l'auteur d'un seul livre, Les Liaisons dangereuses, qui subsiste envers et contre tout : le milieu, les mœurs ont changé, l'anecdote offre peu d'intérêt par elle-même ; mais il manifeste, caché sous l'analyse la plus claire, on ne sait quel secret qui touche à la réalité de l'amour et de ses fantasmes. L'homme et l'œuvre : une double énigme.
1. Un homme énigme
Tout fait énigme ici, à commencer par l'homme. Sa vie paraît presque plate. Né à Amiens, Pierre Ambroise Choderlos de Laclos, écuyer (infime et récente noblesse), entre à dix-huit ans à l'école d'artillerie de La Fère ; ne réussit pas, en 1761, à embarquer pour l'Amérique avec la Brigade des colonies, traîne de garnison en garnison, invente un boulet creux (l'obus), se morfond à l'île d'Aix où il écrit Les Liaisons, publiées en 1782, a, l'année suivante, un enfant de Marie-Solange Duperré qu'il épouse en 1786 et qui lui donnera deux autres enfants, polémique contre les théories – toujours en honneur – de Vauban, prend un congé en 1788, se voue – certains disent : se damne – à Philippe-Égalité jusqu'en 1792, milite chez les jacobins, échappe à la guillotine, est réintégré dans l'armée, promu général, et meurt de fièvre, en 1803, au siège de Tarente. Voilà, en gros, pour le donné manifeste. Les dessous ? Marcel Proust a opposé trop schématiquement au portrait de Mme de Genlis, hypocrite moralisatrice, le portrait de Laclos, « l'honnête homme par excellence, le meilleur des maris [...] qui a écrit le plus effroyablement pervers des livres ». Le meilleur des maris – les portraits de sa femme évoquent Cécile de Volanges – a une étrange bouche sensuelle. Cet honnête homme est l'indicateur du duc d'Orléans. Cet indicateur est jacobin. Ce jacobin, le voici nommé général, en 1800, par le Premier Consul. Ce rousseauiste, comme Bonaparte, semble placer l'énergie de l'intelligence bien au-dessus de la bonté. Et puis, enfin, l'honnête homme par excellence, avant de devenir le meilleur des maris, a tout de même écrit « le plus […]
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