Commencé vers 1918, le vaste projet romanesque de L'Homme sans qualités absorba toute l'énergie de Robert Musil (1880-1942) jusqu'à sa mort, sans qu'il puisse parvenir à le mener à bien. Musil n'en publia que les deux premiers volumes : le premier en octobre 1930, réunissant les deux premières parties (« Une manière d'introduction » et « Toujours la même histoire ») ; le second en 1932, comportant les trente-huit premiers chapitres de la troisième partie (« Vers le règne millénaire, ou les Criminels »). Les difficultés esthétiques et théoriques rencontrées par la suite, les problèmes matériels qui assombrissaient la vie privée de l'écrivain, la crise politique et bientôt l'exil condamnèrent ce projet romanesque parmi les plus ambitieux et les plus impressionnants du xxe siècle à se perdre dans un foisonnement de manuscrits presque terminés, d'ébauches à peine esquissées, de notes et de plans dont l'ordre semblait échapper, dans les derniers mois, à l'auteur lui-même.
1. L'écroulement d'un monde
Selon la formule de Maurice Blanchot, Musil décrivait dans les deux premières parties « avec ironie, froideur et sentiment, la chute de la Maison Usher, celle qui abritait les illusions des hommes à la veille de 1914 ; le protagoniste du livre, Ulrich, était un héros de l'esprit, poursuivant une aventure tout intellectuelle en cherchant à vivre selon les dangers de l'exactitude et la force impersonnelle de la raison moderne. » Dans ce roman antiromanesque, ce n'est pas l'action qui manque : Ulrich fait connaissance avec une nouvelle maîtresse, s'intéresse à un meurtrier récemment arrêté par la police, découvre grâce à l'appui de son père les cercles de la plus haute société politique et aristocratique. Dans la tradition du Tristram Shandy de Sterne et des romans ironiques de Jean Paul, Musil parsème son récit de petits essais qui commentent les événements et font la théorie de l'écriture romanesque. Construit comme une série de chapitres formant des unités bien délimitées, le roman se dé […]
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