2. La quête de l'absolu
La troisième partie publiée en 1932 et les fragments posthumes révélés par l'éditeur Adolf Frisé au fil des éditions successives du roman nous engagent dans une direction nouvelle. Lorsque Ulrich rencontre Agathe, sa sœur jumelle, autour du cercueil encore ouvert du père qui vient de mourir, les aventures de l'homme sans qualités se poursuivent sous la forme d'une quête de l'absolu. La recherche d'une nouvelle éthique devient le thème central du roman, tandis que la comédie satirique qu'avait été l'Action parallèle fait place à un drame romantique, parfois lyrique, dont l'issue demeure indécise. Ulrich, qui semblait maître du jeu dans le premier volume, se révèle un homme fragile, désorienté, hanté par l'idée de suicide, un marginal que sa complicité dans la falsification du testament du père et sa passion incestueuse pour Agathe condamnent à vivre dans une sorte de clandestinité.
Tout le petit monde cananien (Musil est l'inventeur de ce sobriquet de la monarchie habsbourgeoise kaiserlich und königlich, impériale et royale, l'abréviation courante étant k.u.k.) que présentaient les deux premières parties, c'était la vieille Europe épuisée et sénile, autoritaire et répressive, mais aussi fertile en génies de toutes sortes. À partir de la troisième partie, le système culturel se dérègle. Clarisse, la nietzschéenne délirante, et Moosbrugger, le criminel irresponsable, semblent énoncer l'ultime vérité d'une société dans laquelle aucune règle ne parvient plus à s'imposer aux individus. La recherche individualiste d'une nouvelle éthique se révèle une utopie destructrice. Les perspectives finales de Robert Musil rejoignent les analyses de Hermann Broch dans Les Somnambules. La modernité se caractérise par le dépérissement de toutes les traditions et par la difficulté, voire l'impossibilité, de concevoir une régénération de l'éthique, de la culture et de la moralité des mœurs.
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