Il est assez curieux de constater que les meilleurs écrivains de notre temps (Céline, Giono, Aymé, Audiberti, Queneau) ont tous édifié leur œuvre à l'écart des modes et des théories littéraires qui fourmillaient de leur vivant. Jacques Prévert n'échappe pas à cette observation : tant d'années après sa mort, il reste le poète français le plus célèbre parmi ses contemporains. Ce succès peu commun qu'il a rencontré auprès de trois générations de cinéphiles et de lecteurs est un phénomène digne de considération : il témoigne, en effet, contre les démiurges de l'Université, de la possibilité d'allier, aujourd'hui encore, une inspiration largement populaire et une écriture très personnelle.
Pourtant, Prévert avait pris un risque certain : en choisissant de s'illustrer dans plusieurs domaines, il courait le danger de n'être apprécié ni dans l'un ni dans l'autre. En fait, dès L'affaire est dans le sac, et jusqu'aux Enfants du paradis, le poète n'a jamais cessé d'imposer sa voix à l'auteur de films : à la parution de Paroles, en 1946, personne ne fut vraiment étonné.
1. Cinéma et poésie
Jacques Prévert est né le 4 février 1900, à Neuilly-sur-Seine. Son père vit de métiers divers, jamais enrichissants. Jacques et Pierre, son frère cadet, grandissent à Paris, de modeste manière. Ils y gagneront l'amour de la classe populaire, avec une préférence marquée pour le peuple des villes. Le jeune Jacques ne va pas très longtemps en classe. Il fait son apprentissage de la vie quotidienne au Bon Marché, où il confectionne des paquets, et celui de la vie rêvée au théâtre, où son père l'emmène souvent. Il est mobilisé en 1918 et, la guerre finie, achève son service militaire au Proche-Orient. C'est alors qu'il fait la connaissance (en 1920, précisément) d'Yves Tanguy à Saint-Nicolas-de-Port, et de Marcel Duhamel à Constantinople. Les trois amis s'intègrent au groupe surréaliste en 1925 mais, assez vite, entrent dans la dissidence en fondant le « groupe de la rue du Château » (auquel viendront s'adjoindre Raymond Quenea […]
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