Le prix Nobel de littérature (1933) distinguait en Bounine un rare exemple de fidélité parfaite à une certaine conception de l'art et de l'honneur. Toute sa vie, Bounine a suivi sa voie, à contre-courant des modes et des idées reçues. Que cette voie ait été la voie royale de la littérature russe, c'est le secret de son art. Ayant vécu obstinément dans la compagnie des plus grands, il est maintenant reconnu comme l'un deux, l'un de ceux à qui les meilleurs prosateurs soviétiques doivent le plus, l'un de ces « maîtres dont la fréquentation est tout simplement obligatoire pour tout homme qui écrit ».
1. Le peintre de la Russie
Né à Voronej dans une famille noble qui compte parmi ses ancêtres le poète Joukovski, Ivan Alekseïevitch Bounine a passé son enfance dans la propriété familiale du gouverneur d'Orlov, au milieu d'une « mer de blés, d'herbes, de fleurs », dans cette région de Russie qui, comme il l'a remarqué, a donné les meilleurs prosateurs russes et les meilleurs connaisseurs de la nature : Tolstoï, Tourgueniev. Toute son œuvre en restera marquée. Dès l'âge de dix-neuf ans, la gêne matérielle de sa famille l'oblige à travailler comme typographe et journaliste. Il publie très tôt des poèmes dans la grande tradition qui, de Pouchkine et Lermontov, va jusqu'à Fet, Polonski et A. K. Tolstoï. Il reçoit en 1901 le prix Pouchkine pour son recueil La Chute des feuilles. La rigueur de la forme, qui suppose bien des exclusions (Bounine méprisera toujours les recherches de la poésie moderne), s'allie à un sentiment de la nature peut-être sans égal, même dans la littérature russe. Ses qualités de styliste et de peintre de la nature valent un grand succès à ses récits en prose, où il décrit le monde de la campagne avec sa misère (Nouvelles du pays, 1893 ; Terre noire, 1904), ses gentilhommières peu à peu livrées à l'abandon (Au hameau, 1892) et surtout les splendeurs de la « zone tempérée » de la Russie (Les Pommes Antonov, 1900 ; Les Pins, 1901). Bounine, ami de Tchekhov – l'une de se […]
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