Gorki est un phénomène littéraire, politique et philosophique complexe : autodidacte sacré père des lettres soviétiques, militant bolchevique émigré après la révolution, vagabond anarchisant devenu porte-parole de Staline... « Canonisé » de son vivant, accusé après la fin de l'U.R.S.S. d'avoir été le chantre du goulag, l'homme intéresse plus que l'œuvre, qui fournit pourtant, dès les premiers récits, la clé de ces contradictions. Gorki – « l'Amer » : ce nom de plume, choisi en 1892, traduit bien la source et le but de toute l'activité de l'écrivain. Celui qui a connu dès son enfance une réalité sordide et cruelle aspire à la transfigurer par la raison, la volonté et le travail, à créer « une vie plus belle et plus humaine ». Dût-il pour cela mentir, ou semer des illusions. Gorki est l'un des bâtisseurs, et l'une des victimes, de l'utopie communiste du xxe siècle. Il incarne les révoltes, les espoirs et les errements de son époque. Écrivain engagé, il n'est pas pour autant un écrivain de propagande : ce rôle est réservé aux articles et aux discours, tandis que l'œuvre reste essentiellement inspirée par la Russie d'avant la révolution, décrite sous tous ses aspects, dans tous ses milieux sociaux, et éclairée par un romantisme révolutionnaire qui deviendra une composante du réalisme socialiste.
1. Les premières empreintes
Alexis Maximovitch Pechkov, le futur Maxime Gorki, est né en 1868 à Nijni-Novgorod (rebaptisé Gorki de 1932 à 1990). En 1871, le choléra emporte son père, artisan ébéniste devenu directeur du bureau d'une compagnie de navigation à vapeur à Astrakhan. Avec sa mère qui mourra de phtisie en 1879, l'enfant est recueilli par son grand-père maternel, doyen de la corporation des teinturiers de Nijni-Novgorod et despote familial bientôt ruiné. En 1913, Gorki évoquera dans Enfance le premier volume de sa trilogie autobiographique, les « empreintes » qui le marquèrent à jamais et ancrèrent en lui la volonté d'« ennoblir l'homme ». Dès 1878, après deux ans d'école primaire, l […]
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