Ismail Kadaré est un auteur dont l'œuvre est aussi inattendue qu'inespérée. Dans un pays qui fut l'un des plus totalitaires de la planète, l'Albanie, il parvint à se hisser au rang d'écrivain national, tout en façonnant une œuvre de plus en plus critique. Le paradoxe est de taille et n'a pas manqué de nourrir une suspicion persistante à son égard. Force est de reconnaître, cependant, que l'auteur a mené un authentique combat littéraire. À plusieurs reprises, il fut sérieusement inquiété jusqu'à ce que, au moment d'être condamné, le dictateur, Enver Hoxha vienne interrompre le processus. L'écrivain s'interroge encore sur cette étrange mansuétude.
1. Un écrivain national sur la sellette.
Ismail Kadaré est né en 1936, à Gjirokastër. Il grandit avec le communisme qui s'est instauré dès 1945 en Albanie. Étudiant, il est envoyé à Moscou pour parfaire ses talents littéraires. En parodiant L'Enfer de Dante, il raconte, dans Le Crépuscule des dieux de la steppe (1978), le profond dégoût que lui inspira le réalisme socialiste. L'écrivain considère qu'il fut immunisé contre cette doctrine grâce aux modèles classiques qu'il vénère et dont ses œuvres sont imprégnées : Homère, Eschyle, Dante, Shakespeare, Cervantès, Gogol. En 1960, la rupture albano-soviétique l'oblige à rentrer à Tirana. Sa vie va alors se confondre avec son œuvre. Le succès à l'étranger de son roman, Le Général de l'armée morte (1963), publié en France en 1970, va lui assurer une notoriété unique dans son pays. En dépit de quelques tentations, Kadaré se refusera à le quitter. Ses ouvrages seront presque tous publiés, encourant, le plus souvent, le silence de la part de la critique ou des remontrances. À quatre reprises, il essuya de vives réprobations : en 1973 (L'Hiver de la grande solitude), en 1975 (pour le poème « Les Pachas rouges »), en 1982 (Le Palais des rêves), en 1985 (Clair de lune). Il fut, néanmoins, au vu de sa célébrité, nommé député en 1970 avant d'être démis de son poste en 1982. Dans l'austère Ti […]
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