Au moment où le cinéma cherchait à devenir un art autonome, Murnau (dont on a dit qu'il avait une caméra dans la tête) fut l'un des réalisateurs qui refusèrent les influences de la scène et du livre et qui créèrent de nouveaux moyens d'expression ; celui auquel il recourut par prédilection fut l'éclairage, avec ses reflets et ses ombres mobiles, engendrant une plastique mouvante. Très différents par le thème et par le style, ses films n'en portent pas moins la marque d'une personnalité qui échappe aux classifications qui lui ont été accolées : expressionnisme, Kammerspiel, romantisme allemand.
1. De l'horreur à l'Éden
De son vrai nom Friedrich Wilhelm Plumpe, né à Bielefeld (Westphalie), mort à Hollywood par suite d'un accident d'auto, Murnau, en vingt-deux ans, dirige vingt-deux films, dont une dizaine seulement sont conservés et quatre sont considérés comme des classiques : Nosferatu (1921-1922), Le Dernier des hommes (1924), L'Aurore (1927) et Tabou (1931).
Nosferatu est un démarquage de Dracula, roman de Bram Stoker qui devait inspirer une série de « films d'horreur ». À l'inverse de ceux-ci, qui se bornent à provoquer une réaction physique, Murnau fait passer dans ses images « les courants d'air glaciaux de l'au-delà » (Béla Balázs). Les surréalistes ont fait un sort à un intertitre : « Dès qu'il eut franchi le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre », annonçant des prises de vues à un rythme anormal et des paysages en négatif. À contre-courant de la mode expressionniste, Murnau utilise des extérieurs : un château des Carpathes, une rue de Lübeck, une maison en ruines, et leur confère une étrangeté intemporelle. Il tire un égal parti des ombres menaçantes ainsi que du physique d'un comédien quelconque dont il fait un vampire inquiétant.
À Karl Mayer, le plus grand scénariste allemand, Le Dernier des hommes doit une intrigue intelligible sans intertitres. L'anecdote d'une déchéance sociale – un portier d'hôtel relégué aux lavabos – se charge d'un double symbole : ce […]
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