2. Une esthétique métaphysique
Pour Murnau, les paysages sont des états de l'âme. Il les choisit en extérieur ou il les crée au studio, puis il transmet à travers eux le sentiment éprouvé par les personnages qui s'y meuvent. Il fait jouer le même rôle aux objets. Leur matière, leur place, leurs rapports, leurs mouvements les chargent d'une signification dramatique ou symbolique.
Ses images se situent souvent à la frontière de l'onirique et du réel. Il tire parti d'une atmosphère nocturne pour favoriser la libération des forces inconscientes. Parfois, l'insolite s'y manifeste sans aucun recours aux techniques cinématographiques qu'il manie ailleurs avec virtuosité : éclairages, cadrages, mouvements d'appareil, trucages, montage.
De sa jeunesse, il conserve la nostalgie de la campagne. Ses paysans, pour être stylisés, ne sont jamais ridicules. Tandis que les constructions humaines lui inspirent de l'appréhension, il exalte les éléments naturels et surtout l'eau, purifiante et dissolvante, symbole ambivalent de la naissance et du trépas. Conception métaphysique apparemment dépourvue d'arrière-pensée sociologique, comme est dépourvue de toute psychologie sa conception de la femme, tentatrice qui mène l'homme à sa perte à moins qu'elle ne se rachète en se sacrifiant elle-même. Le dédoublement du protagoniste (le baron et son hôte, le portier et le veilleur de nuit, Faust et Méphisto, l'amant et le prêtre) traduit le conflit entre le licite et l'interdit, préfigurant son issue inéluctable : « Chaque homme a un double et, lorsqu'il le voit, la mort est proche » (Gérard de Nerval).
Les dénouements heureux sont toujours postiches, imposés par les producteurs. L'obsession de la mort est permanente et elle est associée à la transgression des tabous sociaux : un vampire, un vieillard qui perd son emploi, un dévot concupiscent, un savant qui signe un pacte avec le diable, un mari qui veut tuer sa femme, un Polynésien qui enlève une prêtresse ont en commun d'être mis au ban de la société, comme Murnau croyait l'être en raison de son homosexualité, et ne peuvent espérer de rachat de leur vivant.
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