L'œuvre du moraliste français François, duc de La Rochefoucauld, est née tout entière de sa carrière d'aristocrate conspirateur et homme du monde. Il conspira en effet et se battit de vingt-cinq à quarante ans, puis vécut paisiblement dans la retraite ou dans le monde jusqu'à sa mort, à Paris où il était né. Sa vie, commencée dans les agitations de la Fronde, à laquelle il prit une part active, comme en témoignent ses Mémoires, s'acheva dans une réflexion désabusée, sous la monarchie triomphante de Louis XIV. Cette histoire personnelle figure bien celle de la haute aristocratie à laquelle il appartenait. À peu près tout ce qu'il a écrit date de la seconde partie de sa vie, et tire, plus ou moins directement, la leçon de la première.
L'aspect littéraire des Maximes, la constitution du genre, les possibilités de surprise et d'humour qu'il recèle, et l'art avec lequel La Rochefoucauld l'a rendu pour ainsi dire classique en France ont jusqu'ici moins intéressé la critique que le fond même du livre. On se demande où La Rochefoucauld a puisé sa vision de l'homme, ce qu'il a voulu dire et ce qu'il a entendu préconiser.
1. Le système de l'amour-propre
L'attention s'est longtemps portée, de façon presque exclusive, sur celles des maximes qui ont pour objet de dénoncer les déguisements vertueux de l'égoïsme – de l'« amour-propre », selon le langage du temps. La maxime 171, « Les vertus se perdent dans l'intérêt comme les fleuves dans la mer », résume ce système aux yeux de plus d'un lecteur. Il faut entendre, bien sûr, que l'intérêt agit le plus souvent de façon obscure ; la psychologie de La Rochefoucauld implique constamment l'hypothèse d'une vie inconsciente des désirs : « Il s'en faut bien que nous ne connaissions toutes nos volontés » (max. 295). En second lieu, l'intérêt est souvent un « intérêt de gloire » ; c'est le désir d'être estimé et admiré qui est l'âme des fausses vertus : « La vertu n'irait pas si loin si la vanité ne lui tenait compagnie » (max. 200). La disqualifi […]
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