2. La fortune et l'humeur
Le système de l'amour-propre n'est pas toutes les Maximes. Une autre perspective s'y dessine, où les conduites tenues pour vertueuses apparaissent simplement comme relevant d'une causalité naturelle qui leur ôte tout mérite. Cette causalité est d'abord celle du corps : « Les humeurs du corps ont une part considérable à toutes nos actions sans que nous le puissions connaître » (max. 297) ; la chaleur et la froideur du sang sont causes de nos passions (max. 564) ; de « la bonne ou la mauvaise disposition des organes du corps » dépend le degré de force de notre esprit (max. 44) ; nos passions agissent ou s'assouplissent sans que nous y puissions rien (max. 5, 122, 192) ; ainsi la paresse nous paralyse et nous gouverne malgré nous (max. 266, 482, 630) : en un mot le tempérament nous domine et explique notre moralité et nos actions. Comment, dès lors, nous faire gloire de nos vertus ? Ce système d'indifférence et de nécessité, qui est à rattacher sans doute aux tendances « physicistes » de l'époque, et en particulier aux doctrines de la médecine contemporaine, semble tout différent du système chrétien de l'amour-propre. Comme, d'autre part, La Rochefoucauld revient constamment sur le caractère changeant, capricieux, des influences organiques, comme l'action des humeurs se traduit dans sa pensée par la souveraineté de l'humeur, il aboutit à un portrait de l'homme inconstant, chaotique, différent et ennemi de lui-même, qui contredit apparemment celui de l'égoïsme subtil et obstiné qu'impliquait la doctrine de l'amour-propre. On s'est beaucoup interrogé de notre temps sur cette inconséquence, qu'on a tenté diversement de réduire. Qu'il suffise de remarquer que l'homme des Maximes, sous son double aspect, est également dépossédé de sa liberté, du pouvoir de s'affirmer et de se dignifier en sortant des données brutes de sa nature : là est son unité foncière. C'est bien pourquoi l'humeur, dans les Maximes, est représentée collaborant avec une autre puissance, tout extérieure à l'homme celle-là, et qui se joue également de lui : celle des circonstances et du hasard. La Rochefoucauld s'est amusé à signaler la concurrence, et la conjonction, des deux puissances. La maxime 435 nous donne à ce sujet son dernier mot : « La fortune et l'humeur gouvernent le monde. »
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