3. Du héros à l'honnête homme
Toute cette vision de l'homme trahit à coup sûr un désenchantement, l'expérience d'un temps où l'idée de la grande âme s'est effondrée à l'épreuve des circonstances, où la force, l'intrigue et le faux-semblant se sont déclarés puissances souveraines. Au moins est-ce là le sentiment des tenants du vieux monde à l'avènement de la monarchie louisquatorzienne. Il s'est produit alors comme un éveil des notions de réalité et de nécessité dans l'univers moral. L'erreur serait de considérer cet éveil amer dans sa seule amertume, de n'y trouver qu'un constat stérile, un pur sarcasme contre l'humain. Cette erreur a été longtemps commise à propos de La Rochefoucauld. Hypnotisée par le système négatif qui est la base de départ et le côté pour ainsi dire provocant des Maximes, la critique a négligé à tort le reste. La Rochefoucauld recherche, au moins autant que la disqualification des vertus, les conditions dans lesquelles la vie humaine, telle qu'elle est, vaut d'être vécue. Les Maximes contiennent une doctrine de la sociabilité ou – comme on disait alors – de l'honnêteté. Le doute jeté sur la vertu est une condition élémentaire de lucidité ; la décence des actions, qui pour l'homme commun s'accompagne d'illusion, est mieux assurée chez l'honnête homme par cette lucidité ; il vise au résultat convenable sans se tromper sur la nature des voies : « Les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons entrent dans la composition des remèdes. La prudence les assemble et les tempère, et elle s'en sert utilement contre les maux de la vie » (max. 182). L'équilibre nécessaire des égoïsmes et des vanités, le respect de la réalité d'autrui, le dosage de la clairvoyance et de l'illusion dans la poursuite du bonheur, telles sont les notions qui composent, en fin de compte, l'aboutissement positif des Maximes. Contre ces notions, il est certes possible de fulminer au nom d'un christianisme farouche ou d'une foi illimitée et péremptoire dans la liberté : ces prêches ne sauraient atteindre La Rochefoucauld, dont l'œuvre les tient d'avance pour vains. Placé dans une époque de mutation, il lui a été donné de vivre sévèrement le débat de l'ambition morale et de la nécessité naturelle, et d'en léguer une formule durable à la société civilisée.
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